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Lettre mensuelle de Heales. La mort de la mort. N°155. Février 2022. Données massives de santé et longévité. Les développements européens.

Ces actions seront financées par les programmes EU4 Health (…) et Horizon Europe, l’objectif étant, d’ici 2025, de faire en sorte que (…) les citoyens de tous les États membres soient en mesure de partager leurs données de santé avec les prestataires de soins et les autorités de leur choix (…) Cet extrait d’une communication de la Commission au Parlement européen (Favoriser une approche européenne de l’intelligence artificielle) signifie, si c’est mis en pratique, que chaque citoyen pourra partager ces données avec des scientifiques (avec des garanties de protection des données, bien sûr). Cela serait un très grand progrès pour les recherches pour la longévité et pour la santé en général.


Thème du mois: Données massives de santé et longévité. Les développements européens.


Introduction

Les « Big Data » de santé sont partout 30 % de la masse totale des données disponibles dans le monde, paraît-il. Aujourd’hui, dans un pays comme la France, presque toutes les activités médicales sont à un moment enregistrées informatiquement.

La question de l’accessibilité pour les chercheurs des données de santé a déjà été étudiée dans une lettre de septembre 2020. La présente lettre détaille les évolutions, espoirs et limitations récentes au niveau du grand public européen.

Les espoirs

L’accélération de la digitalisation en matière de santé pendant la pandémie et les données massives

Tout d’abord, nous sommes déjà dans l’ère de la Médecine 4.0. Par la même occasion, suite aux mesures gouvernementales dans les luttes contre la pandémie de Covid-19, la digitalisation en matière de santé s’est accélérée dans le monde entier: le débat concernant les données à caractère personnel à des fins médicales se répand dans la population.

Cette pandémie nous a tellement affectés et, en même temps, nous a imposé de penser à la santé publique et individuelle. Aucun décideur responsable ne voudrait répéter cette restriction physique et morale sans avoir la compréhension scientifique des causes. Par conséquent, beaucoup mèneront une réflexion sur l’importance du partage des “big data” afin d’obtenir une mesure plus rapide et performante en termes de résultats, pour les médicaments, la vaccination ou la prévention. Finalement la Covid-19 a été une occasion de nous rendre compte de l’utilité de partager des données massives en matière de santé.

Travaux institutionnels à l’ère du post-Covid-19

Dans ce cadre, l’Union européenne est en train de prendre une initiative visant la création d’une plateforme commune entre les États membres : la Commission Européenne envisage la création d’un espace européen des données incluant le domaine de la santé pour la période de 2019-2025.

En décembre 2021, le Parlement européen et le Conseil de l’UE annoncent leur accord sur la loi de gouvernance des données (GDA). Cet accord a pour but de faciliter les pratiques altruistes entre les organisations publiques et privées en matière de données pour soutenir la recherche scientifique.

Quant à la recherche scientifique, un nouveau règlement du parlement européen et du conseil concernant les essais cliniques à usage humain, le règlement n°536-2014, est entré en vigueur le 31 janvier 2021. Un des buts de ce règlement est de renforcer l’attractivité de l’Europe en matière d’essais cliniques. Il envisage la création d’une plateforme CTIS, Clinical Trials Information Systems. C’est un premier pas optimiste vers le partage des données à des fins de recherche. Ce n’est que le début de ce projet porteur de changement à l’intérieur de l’espace européen.

Les systèmes innovants étatiques dans l’Union Européenne

Concernant le système du partage des données massives en matière de santé au niveau étatique, il y a plusieurs États dans l’Union Européenne qui ont mis à disposition une plateforme. Par exemple, le Danemark possède depuis 25 ans le système « Medcom », et en Suède, le Swedish National Data Service existe aussi pour la réutilisation des données à des fins de recherche. C’est la tendance qui favorise la réutilisation des données de santé au niveau étatique qui pourrait influencer d’autres États membres.

Dans ce cadre, le projet conjoint TEHDAS pour la réutilisation des données de la santé réunit 25 pays européens. Ce regroupement envisage de démarrer en 2022.

   La notion d’altruisme des données

Lors des discussions relatives à la gestion des données en général (pas seulement les données de santé), certains ont défendu le concept « d’altruisme » pour les organisations qui seraient responsables du traitement. Il s’agit de créer une catégorie d’organismes qui présentent des garanties, d’une part, de traitement efficace et, d’autre part, de traitement conformes aux objectifs. Il s’agirait par exemple, pour les recherches de santé, qu’elles soient inaccessibles en droit et en fait aux compagnies d’assurances, aux employeurs,… mais accessibles aux chercheurs.

Les difficultés

Le Health Data Hub en France et le RGPD

En France, l’échec temporaire du projet Health Data Hub (L1462-1 Code de la santé publique) est apparu en décembre 2021. Cet échec est dû notamment au choix de Microsoft, opérateur américain, pour l’hébergement des données massives en matière de santé. Le retrait par le gouvernement de sa demande d’autorisation à la CNIL est une conséquence d’une stratégie politique avant l’élection présidentielle en 2022. Le choix d’un cloud adéquat s’impose. Pour le partage de données massives, c’est un grand obstacle.

Selon l’arrêt de la Cour de justice de l’Union Européenne du 16 juillet 2020 (l’arrêt Schrems II), les transferts des données personnelles de l’UE sont contraires au RGPD ainsi qu’à la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Sauf s’il existe des mesures supplémentaires ou si les transferts sont justifiés au regard de l’Article 49 du RGPD (paragraphe 5: “En l’absence de décision d’adéquation, le droit de l’Union ou le droit d’un État membre peut, pour des motifs importants d’intérêt public, fixer expressément des limites au transfert de catégories spécifiques de données à caractère personnel vers un pays tiers ou à une organisation internationale.”).

Par conséquent, le projet Health Data Hub doit être reporté, comme annoncé en fin d’année 2021.

Il y a aussi pour le Health Data Hub un aspect « usine à gaz ». Malgré les beaux projets de mise en commun des données, la situation pratique est que seules quelques-unes des centaines de demandes de scientifiques pour avoir accès à des données aboutissent.

La crainte de l’influence par les géants américains

Un projet de cloud européen, Gaia-X, a été lancé en 2019, basé sur la collaboration entre la France et l’Allemagne. Il a pour but d’établir un système autonome face à la concurrence américaine et chinoise. Il permet d’encadrer les échanges de données. Cela donne l’espoir par exemple, de résoudre le problème de choix du cloud pour le Health Data Hub, comme susvisé. 

Une intervention de l’Union européenne limitative en matière de santé  pour les États membres

Malgré l’existence de plusieurs programmes et travaux de la part des institutions européennes dans le cadre de partage de données de santé, la réalisation du partage de données ne semble pas être proche. Une des causes de cette difficulté est le fait que la compétence partagée de l’Union Européenne en matière de santé est limitée ainsi: TFUE Article 168 paragraphe 4 a,b,c.

Sauf en ces matières limitatives, l’Union européenne peut intervenir de manière non contraignante même si les données partagées sont liées à la santé: c’est à l’État membre de décider la mise à disposition de telle mesure.

Le RGPD et les dispositions limitatives liées à la vie privée

En théorie, le célèbre Règlement général pour la Protection des Données n’empêche pas les recherches scientifiques. En pratique, il est clair, particulièrement en temps de Covid qu’il y a une sorte de mécanisme d’emballement des craintes – parfois peu rationnelles – notamment à l’égard des autorités publiques de santé. Ce mécanisme aboutit à une grande lenteur des procédures d’autorisation, quand ce ne sont pas des refus, bien des recherches utiles étant donc retardées.

Les difficultés techniques

Au-delà des aspects complexes des décisions politiques et des questions relatives au respect de vie privée, il est nécessaire d’assurer l’interopérabilité des données. Ceci est complexe, particulièrement au niveau européen puisque les systèmes informatiques et les données  proviennent de sources très différentes. Il faut éviter les situations de type « trash in, trash out », c’est-à-dire que des informations incorrectes (ou incompatibles) ne « corrompent » les autres données.

En conclusion

D’innombrables initiatives sont prises afin de partager les données, notamment dans un but scientifique.

Une solution idéale serait un système:

  • Ayant la confiance des citoyens
  • Géré par une institution publique (ou une organisation sans but lucratif)
  • Permettant par défaut (système opt-out) l’utilisation de toutes les données relatives à la santé (anonymisées ou pseudonymisées
  • Pour la recherche scientifique (et non pour d’autres utilisations).
  • Permettant à terme à chacun de vivre plus longtemps et en meilleure santé.

L’union européenne est actuellement le lieu le plus adéquat pour développer cela.


La bonne nouvelle du mois: Avancées majeures pour les xénogreffes.


Dans des circonstances normales, une greffe d’un cœur ou d’un rein de porc dans un corps humain mène à un rejet immédiat, parfois avant même la fin de l’opération. Pour la première fois, ces deux opérations ont été effectuées sur deux patients. C’est très prometteur. Depuis plus d’un mois, David Bennett vit avec le cœur d’un porc et depuis septembre 2021, un autre patient vit avec le rein d’un porc. Pour permettre ceci, les animaux ont été modifiés génétiquement. Ce qui signifie un progrès considérable pour les thérapies géniques ainsi que pour les xénogreffes. Et donc dans un terme qui pourrait être court, c’est très utile pour les recherches relatives à la longévité en bonne santé.


Pour en savoir plus :

Nouvelles scientifiques du mois par Sven Bulterijs

NEWS 2024

NEWS 2023

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NEWS 2021

NEWS 2020

NEWS 2019

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NEWS 2015

NEWS 2014

NEWS 2013

Lettre mensuelle de Heales. La mort de la mort. N°154. Janvier 2022. La sarcopénie Et La Longévité

La loi est stricte vis-à-vis de la rapamycine et de la metformine, en exigeant une prescription. En comparaison, l’alcool et le tabac ne nécessitent pas de prescription ni de surveillance médicale. Le tabagisme n’a aucun avantage pour la santé et réduit considérablement la durée de vie, accélérant toutes les maladies. Alors que le tabagisme provoque le cancer, la rapamycine le prévient, y compris le cancer du poumon causé par la fumée. N’est-il pas alors paradoxal que l’alcool et le tabac soient vendus sans ordonnance, alors que la rapamycine et la metformine ne le sont pas ? The Goal of Geroscience is Life Extension. Mikhail V. Blagosklonny  Février 2021. (Traduction)


Thème du mois : La sarcopénie et la longévité


Qu’est-ce que la sarcopénie?

Avec l’avancée en âge, presque tout ce qui constitue les composants d’un être humain ou d’un autre vertébré perd progressivement de son efficacité : système digestif, cardiaque, neurologique, immunitaire, squelette, peau… Les muscles ne font pas exception à la règle.

La sarcopénie (ou dystrophie musculaire liée à l’âge) est la diminution progressive liée à l’âge de la masse et de la force musculaire, associée à une baisse des performances physiques.

En 1989, le terme «sarcopénie» a été défini par Irwin Rosenberg, chercheur et directeur intérimaire du laboratoire “neuroscience et vieillissement” de l’Université de Tufts aux Etats-Unis, pour désigner la diminution de la masse musculaire au cours du vieillissement.

À partir de quel âge?

Dès l’âge de 30 ans, le tissu musculaire subit une dégénérescence progressive de l’ordre de 3 à 8% par décennie. Dès l’âge de 50 ans, la perte de la quantité, mais aussi de la force des muscles s’accélère. À 70 ans, la moitié de la masse musculaire est perdue au profit du tissu adipeux. La perte de masse musculaire affecte toutes les personnes âgées, y compris celles en bonne santé et celles ayant gardé une activité sportive.

Les causes et les conséquences de la sarcopénie?

Plusieurs causes, interdépendantes, sont impliquées dans le développement et dans la progression de la sarcopénie. Celles-ci contribuent à la perte de masse et de force musculaires :

  • Une dénervation ainsi qu’une perte de la fonctionnalité des unités motrices entraînerait une moindre constructibilité des fibres musculaires.
  • L’effet des hormones anaboliques est fortement perturbé au cours du vieillissement. Soit la concentration en hormones circulantes est réduite, soit la sensibilité du muscle à l’action de certaines hormones telle que l’insuline apparaît diminuée.
  • Les protéines alimentaires ne sont plus utilisées efficacement par l’organisme. Par conséquent, les apports nutritionnels de l’alimentation habituelle sont inadaptés aux besoins de l’organisme  vieillissant.

Selon l’âge et le degré d’atteinte, les risques et les conséquences de la sarcopénie sont très variables :

  • Baisse progressive de la force musculaire
  • Fatigabilité entraînant une diminution de l’activité physique
  • Faiblesse
  • Risque accru de chute et de fractures
  • Augmentation du risque de dépendance et de perte de la qualité de vie.

Est-il possible de ralentir la sarcopénie  ?

Certaines stratégies nutritionnelles alliées à une activité physique suffisante le permettent.

La nutrition pulsée : “elle consiste à apporter 80 % des apports protéiques journaliers recommandés  sur un seul  repas. Cette technique permet de saturer partiellement l’extraction splanchnique (c’est-à-dire une rétention des acides aminés alimentaires par l’intestin et le foie pour leurs besoins propres) afin d’obtenir une meilleure biodisponibilité des acides aminés pour la stimulation de la synthèse protéique musculaire postprandiale” (source : Wikipédia).

La citrulline (le seul acide aminé à ne pas être capté par le foie) et la leucine ont tous les deux un pouvoir stimulant dans la synthèse protéique musculaire par son action sur la voie mTor. Elles représentent donc de bonnes stratégies pour lutter contre la sarcopénie.

De plus, pour diminuer la perte musculaire comme pour le bon fonctionnement du reste  du métabolisme, il faut associer une activité physique suffisante avec la stratégie nutritionnelle.

Où en est la recherche scientifique sur la sarcopénie ?

En décembre 2021, des cellules musculaires humaines cultivées en laboratoire ont été lancées dans l’espace dans le cadre d’une expérience menée par l’Université de Liverpool.

Cette étude, appelée MicroAge, a pour objectif de surveiller la croissance des cellules musculaires en microgravité et d’aider à comprendre les raisons pour lesquelles le corps s’affaiblit avec l’âge.

À la fin de l’expérience, en janvier 2022, les muscles seront congelés et ramenés sur Terre où les scientifiques entreprendront une analyse plus approfondie.

La relation entre la sarcopénie et les maladies cardiovasculaires 

La sarcopénie et les maladies cardiovasculaires sont toutes deux accélérées par l’inflammation chronique du vieillissement, mais l’apparition d’une faiblesse physique résultant de la sarcopénie peut également contribuer aux maladies cardiovasculaires par le biais d’une activité physique réduite.

Les changements dans la masse maigre sont des déterminants critiques communs dans la pathophysiologie et la progression des maladies cardiovasculaires (MCV). La sarcopénie peut induire des MCV par des voies pathogènes communes telles que la malnutrition, l’inactivité physique, la résistance à l’insuline et l’inflammation ; ces mécanismes interagissent. 

La sarcopénie et les MCV sont très répandues chez les personnes âgées et partagent une pathogenèse et des interactions communes. La compréhension de leur relation n’en est encore qu’à ses débuts, et davantage de données cliniques et expérimentales sont nécessaires. 

Un grand nombre d’études ont montré que la progression des MCV et le déclin de la fonction musculaire aggravent l’état des patients. En dépistant la sarcopénie à un stade précoce, en mettant en place des méthodes de détection et d’évaluation efficaces, il est possible de retarder efficacement la progression de la maladie.

La sarcopénie et les thérapies géniques

En 2015, Elizabeth Parrish a suivi une thérapie génique — controversée — à la télomérase et à la follistatine dans le cadre de la création de la startup BioViva. En ce qui concerne la follistatine, l’objectif est la suppression directe de la myostatine ou l’amélioration de la follistatine pour supprimer la myostatine. Cela a pour effet d’augmenter la masse musculaire et de réduire les tissus adipeux, tout en adaptant le fonctionnement du métabolisme à un mode de fonctionnement plus sain.

Ces injections consistent en un inhibiteur de la myostatine pour protéger contre la perte de masse musculaire avec l’âge.

Après un examen et des tests plus approfondis, la comparaison des données de Parrish avant la thérapie et après la thérapie a révélé des changements positifs supplémentaires.

Et demain ?

Comme écrit en début de cette lettre, avec l’âge, presque tout ce qui constitue les composants organiques d’un être humain ou d’un autre vertébré perd progressivement de son efficacité. Mais le rythme des pertes varie beaucoup selon les tissus: de 1 à 1000, de quelques semaines, à quelques siècles. Le futur, grâce aux progrès des connaissances déjà en cours,  peut consister à faire au moins aussi bien, durable et… musclé que les espèces à la longévité la plus élevée.


Les bonnes nouvelles du mois


L’Organisation mondiale de la santé (OMS) gère la Classification internationale des maladies (CIM); en anglais International Classification of Diseases (ICD), qui fait l’objet de révisions régulières. 

La CIM-11 est officiellement entrée en vigueur le 1ᵉʳ janvier 2022 (même si la mise en œuvre de la CIM-11 pourrait ne pas commencer avant plusieurs années.

Contrairement aux versions précédentes, la CIM-11 permet diverses interprétations synonymiques, y compris celles qui peuvent être très utiles pour un clinicien traitant des personnes âgées, telles que « vieillissement », « sénescence », « état sénile », « fragilité » et « dysfonctionnement sénile », qui font référence à un état de santé. La classification nouvelle inclut le code « lié au vieillissement » dans la catégorie étiologie ou causalité pour cibler les processus pathogènes du vieillissement.

Certains ont proposé d’exclure le code « vieillesse » de la dernière version de la classification internationale des maladies, la CIM-11, au motif que le fait d’assimiler la vieillesse à une maladie pourrait avoir pour conséquence négative de traiter l’âge civil comme une maladie.

Pourtant, loin de discriminer les droits des personnes âgées et d’encourager la négligence à l’égard de leurs soins de santé curatifs ou préventifs, les codes CIM-11 pour la vieillesse et la causalité liée au vieillissement font exactement le contraire : ils attirent l’attention du public et des professionnels sur les problèmes de santé spécifiques des personnes âgées et appellent à l’action pour améliorer la prévention et les traitements qui leurs sont spécifiques.


Pour en savoir plus :

Lettre mensuelle de Heales. La mort de la mort N° 153. Décembre 2021. Si les humains ne mouraient pas de vieillesse, regretterions-nous cette situation ?

Imaginez une souris plutôt éduquée qui se demanderait s’il est théoriquement possible de vivre plus que deux ans et demi son espérance de vie moyenne? Mais bien sûr que oui, dira-t-elle, regardez l’espèce humaine (…) , mammifères comme nous qui vivent trente à quarante fois plus longtemps! Au-delà de nos limites biologiques: Les secrets de la longévité. 2011. Miroslav Radman.


Thème du mois : Si les humains ne mouraient pas de vieillesse, regretterions-nous cette situation ?


Introduction
Imaginons un monde pas tellement différent du nôtre. Cependant, les humains et la plupart des animaux n’y connaîtraient pas le vieillissement.

Dans ce monde, souhaiterions-nous à nous-mêmes et à nos enfants la sénescence, c’est-à-dire que la dégradation progressive jusqu’à la mort soit inévitable ?

Imaginons par exemple, un environnement biologique un peu plus « Lamarckien » que celui dans lequel nous vivons. Les évolutions épigénétiques, les caractères acquis seraient plus transmissibles. Un animal plus âgé aurait, comme ici, des avantages en termes d’expérience. De plus, les descendants bénéficieraient d’une transmission accrue de caractères acquis. Dans ce cas, la sélection naturelle aurait moins « besoin » de sénescence puisque l’évolution des espèces pourrait se produire du fait des changements survenus au cours de la vie des individus. Imaginons que la probabilité de mourir de causes naturelles soit de ce fait relativement stable, d’une année à l’autre, une fois l’âge adulte atteint. Imaginons donc une planète sans mort de vieillissement (et aussi sans dégradation dûe au vieillissement) pour la plupart des espèces vivantes.

Pour le reste, les « lois de la nature » s’appliqueraient: sélection du plus adapté, évolution des proies, prédateurs et parasites, concurrences et coopérations animales, végétales, bactériennes, fongiques… Les animaux vivraient plus longtemps, sans vieillissement, mais mourraient quand même de toutes les autres causes. L’immortalité biologique n’est pas l’immortalité tout court.

Un monde sans vieillissement ne serait pas paradisiaque mais…
Évidemment, il est impossible d’imaginer toutes les conséquences. Concentrons-nous sur les humains. Théoriquement, certains pourraient vivre depuis des milliers d’années. Mais cela serait extrêmement rare avant le développement des civilisations car les épidémies, la prédation, les violences frapperaient tous les individus.

Mais une fois les civilisations apparues, l’environnement serait radicalement différent. L’accumulation des connaissances serait plus rapide, des philosophes, des scientifiques, des dirigeants pourraient être influents durant des siècles. Les religions existeraient, mais elles seraient logiquement plus apaisées, moins axées sur l’au-delà, plus préoccupées par les corps et les âmes ici que par l’après-mort.

Assez rapidement, dans les régions les plus prospères, le contrôle des naissances se développerait. Assez rapidement, la science et la médecine pourraient se concentrer plus sur les causes de mortalité évitables. En effet, les enjeux positifs de la maîtrise de maladies seraient plus grands, il y aurait plus d’années de vie à gagner.

Comme pour ces humains, les capacités ne diminueraient pas avec l’âge, les mécanismes de nostalgies, de replis sur le passé, seraient moindres. En effet, la nostalgie, c’est souvent le regret de la jeunesse suite à la perte des énergies, de la santé, du goût, des autres sens… La nostalgie suite à la perte des êtres chers s’amoindrirait également. 

Dans notre monde contemporain, la philosophie est parfois définie comme « apprendre à mourir » (et à mourir vite). Là où la mort ne serait plus inéluctable, en tout cas à l’échelle des siècles, la philosophie serait plus d’apprendre à vivre, un apprentissage du respect des autres et de soi. Dans un monde plus stable, la nécessité notamment d’un équilibre environnemental est plus une évidence.

L’avancée en âge serait, comme dans notre monde,  synonyme de sagesse. Ce serait une sagesse avec moins d’aigreur et de regret du passé et donc plus d’ouverture sur le futur.

Dans ce lieu où la mort n’est plus inéluctable et devient rare grâce aux progrès technologiques et médicaux, il est permis d’imaginer que toute mort infligée, tout assassinat ne serait plus seulement inacceptable, il deviendrait inimaginable. Tout comme aujourd’hui tuer un enfant est presque inimaginable, car il a « toute la vie devant lui » alors qu’autrefois l’infanticide était souvent toléré et parfois totalement admis, notamment parce que beaucoup d’enfants mouraient en bas âge.

Dans un monde sans dégradation dûe à l’âge, inventerions-nous le vieillissement ?
Certains philosophes, certains responsables religieux pourraient souhaiter que les plus âgés disparaissent. Certains pourraient affirmer que c’est nécessaire pour renouveler la population, pour avoir des enfants sans risque de surpopulation.

Les représentants de ce courant de pensée voudraient-ils tuer les personnes les plus avancées en âge ? Et si oui, créer un système où la mort est lente, insidieuse, progressive, douloureuse, inéluctable… plutôt que par exemple créer une euthanasie obligatoire pour certains?

Cela semble improbable dans un univers de moindre violence. Aujourd’hui déjà, même les régimes les plus sanguinaires ne pratiquent (presque?) plus officiellement la torture comme moyen de pression. Alors infliger le vieillissement puis la mort…

Et si le verre était à moitié plein ?
Imaginons enfin un environnement où les humains ne sont pas amortels, mais vivent deux fois plus longtemps une fois adultes. La force de l’âge serait à 100 ans et Jeanne Calment aurait vécu 245 ans.

Personne ne proposerait vraisemblablement de mettre fin à la vie après 80 ou 90 ans. C’est la situation allant bien au-delà qui serait « normale » et apparaîtrait à presque tous comme souhaitable… jusqu’à un changement de situation.

Tout comme personne ne propose aujourd’hui de mettre fin à la vie à l’âge de 50 ans, alors que c’était la durée de vie maximale « normale » durant la majeure partie de l’histoire de l’humanité.

Conclusion
Si le vieillissement n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer. Toutes choses étant égales par ailleurs,  nous ne l’envisagerions probablement pas, même pour notre pire ennemi. Nous ne souhaiterions pas des années et parfois des décennies de dégradation insoutenable se terminant par la mort.

De plus, si nous vivions dans un monde sans vieillissement, la vie humaine, mais également la vie des êtres sentients (capables de souffrance) serait bien plus précieuse. Même les individus les plus irrespectueux des autres, élevés dans cet univers, auraient des difficultés à imaginer infliger les affres d’une torture sans fin appelée le vieillissement. Tout comme aujourd’hui, même un violent voleur récidiviste  ne songera probablement pas à brûler les pieds d’une personne âgée pour lui faire avouer où est son argent, puis à l’assassiner, pratique courante en France et ailleurs jusqu’au début du 19ᵉ siècle.

Le vieillissement est aujourd’hui inévitable. Nous avons déjà réussi à considérablement l’humaniser. Nous parvenons aussi à le ralentir un peu. Demain, nous pourrons peut-être l’arrêter. Selon toute vraisemblance, nous ne le regretterons pas plus que l’éradication de la peste et du choléra.


Les bonnes nouvelles du mois


  • Des scientifiques japonais développent un vaccin pour éliminer les cellules responsables du vieillissement. L’équipe, dont Toru Minamino, professeur à l’Université Juntendo, a confirmé que les souris auxquelles le vaccin avait été administré présentaient une diminution du nombre de cellules zombies, connues médicalement sous le nom de cellules sénescentes. L’équipe a identifié une protéine trouvée dans les cellules sénescentes chez l’homme et la souris et a créé un vaccin peptidique basé sur un acide aminé qui constitue la protéine. Cette nouvelle a fait l’objet d’une couverture médiatique importante. Elle s’inscrit dans les espoirs nombreux relatifs aux produits sénolytiques. Cependant l’expérience ne concerne que des souris. De plus, l’espérance de vie maximale a été vérifiée sur des souris « progéroïdes » (à la vie beaucoup plus courte), mais pas sur des souris « normales ».
  • Début à Boston du premier essai clinique d’un vaccin nasal contre la maladie d’Alzheimer. Ce vaccin, formulé à partir d’une substance qui stimule l’immunité (le Protollin), est destiné à prévenir et à ralentir la progression de la maladie d’Alzheimer, la maladie liée au vieillissement pour laquelle les progrès de la recherche médicale sont les plus lents… Un essai de phase 1 implique 16 participants, âgés de 60 à 85 ans, tous atteints de la maladie d’Alzheimer à un stade précoce, mais en bonne santé générale. Ils recevront deux doses du vaccin. L’équipe de recherche mesurera l’effet de Protollin nasal sur la réponse immunitaire, en particulier ses effets sur les globules blancs, en examinant les marqueurs de la surface cellulaire, les profils génétiques et les tests fonctionnels.

Pour en savoir plus :

Développements récents de thérapies géniques pour la longévité Lettre mensuelle. La mort de la mort. N° 152. Novembre 2021.

John Harris, ancien rédacteur en chef du Journal of Medical Ethics, soutient que tant que la vie vaut la peine d’être vécue, selon la personne elle-même, nous avons un puissant impératif moral de sauver la vie et donc de développer et d’offrir des thérapies de prolongation de la vie à ceux qui le désirent (Source).


Thème du mois : Développements récents de thérapies géniques pour la longévité


Introduction

Chez les animaux comme chez les humains, la durée de vie moyenne varie selon de nombreux facteurs. Chez les animaux, ce sont l’alimentation, la prédation, les maladies et les conditions climatiques qui jouent les rôles les plus importants. Chez les humains, ce sont le mode de vie, les maladies et les conditions sociales qui sont déterminants.

Mais en ce qui concerne la durée de vie maximale des animaux, comme celle des humains, l’élément le plus prépondérant est le patrimoine génétique. 

Nous savons encore fort peu quelles sont les différences génétiques qui sont favorables ou défavorables à la longévité chez les humains. Des études relatives aux caractéristiques génétiques liées à la longévité ont été effectuées notamment sur des supercentenaires. Même si des gènes tels que le gène klotho sont parfois cités, aucun gène ou groupe de gènes n’apparaît avoir une influence positive très importante.

Un être humain qui évoluerait dans un environnement parfait avec des soins de santé adaptés et une hygiène de vie exemplaire ne dépasserait jamais les alentours de 122 ans. À noter que le doyen de l’humanité est, depuis près de 40 ans, toujours une doyenne, ce qui s’explique par la différence génétique entre femmes et hommes.

Placez une souris dans un paradis pour souris. Quoi qu’il arrive, elle ne dépassera pas cinq ans. Placez une tortue des Galápagos dans un paradis pour chéloniens, elle pourra vivre au plus deux siècles.

Des animaux fort similaires peuvent avoir des durées de vie maximales très différentes. Ainsi, le caméléon de Madagascar Furcifer Labordi est le vertébré terrestre qui a la plus courte existence. Il ne vit que 4 ou 5 mois. Alors que son lointain cousin de la même grande île, Calumma Parsonii, peut vivre une dizaine d’années.

En d’autres mots, nous savons que peu de modifications génétiques peuvent permettre des changements de durées de vie considérables.

C’est une des raisons pour lesquelles les thérapies géniques sont parmi les thérapies les plus prometteuses pour  la longévité.

Qu’est-ce que la thérapie génique?

La thérapie génique constitue l’une des voies privilégiées pour traiter les maladies génétiques, mais également certains cancers. Elle consiste à insérer, dans les cellules du malade, une version normale d’un gène qui ne fonctionne pas et cause la maladie. 

Le gène fonctionnel permet alors au patient de produire à nouveau la protéine dont la déficience était la source de la maladie.

Cependant trois conditions doivent être remplies, il faut: 

  • Connaître le gène responsable de la maladie, soit la fonction de ce gène, afin de pouvoir « réparer » la cellule.
  • Permettre au gène d’atteindre et entrer dans la cellule à l’aide d’un « vecteur », le plus souvent un virus que l’on a rendu inoffensif pour le malade.
  • Et associer le gène à un « promoteur », une petite séquence d’ADN qui permet son fonctionnement une fois au sein de la cellule.

Il est également possible de transformer le patrimoine génétique des générations suivantes. Il serait envisageable, un jour, que nos enfants aient une vie en bonne santé plus longue de par des modifications génétiques. Ceci pose d’innombrables questions éthiques dont certaines ont été abordées à l’occasion de la naissance en Chine de deux (ou peut-être trois) bébés génétiquement modifiés. Ces questions ne seront pas abordées ici.

La révolution des thérapies géniques

En 2000, pour la première fois au monde, la thérapie génique démontre son efficacité avec les bébés-bulles, des enfants atteints d’un grave déficit immunitaire qui ont retrouvé une vie normale grâce au traitement. Les thérapies furent cependant ralenties puis quasiment interrompues pendant plus d’une décennie suite aux décès de deux patients dont Jesse Gelsinger. Cependant, durant cette interruption d’innombrables vies auraient pu être sauvées.

Entre 2015 et 2020, la thérapie génique a connu un essor considérable. Plusieurs essais cliniques ont vu le jour dans le but de traiter certaines maladies liées au  sang, à la peau ou encore neuromusculaires. Certains se sont révélés suffisamment probants pour conduire à une autorisation de mise sur le marché, aux États-Unis ou en Europe.

En 2017, une équipe de médecins européens est parvenue à remplacer 80% de l’épiderme d’un petit garçon (atteint d’épidermolyse bulleuse) grâce à la thérapie génique.

En 2019, près d’une dizaine de traitements par thérapie génique pour des maladies rares du sang, de la vision, des muscles et certains cancers, avait reçu une autorisation de mise sur le marché aux États-Unis ou en Europe.

La même année, le premier médicament de thérapie génique (Zolgensma) capable de sauver la vie de bébés atteint d’une maladie comme l’amyotrophie spinale des muscles a été mis sur le marché américain. 

D’autres traitements concernent la maladie de Pompe, le déficit en adénosine désaminase, la bêta-thalassémie, la leucémie aiguë lymphoblastique, le lymphome diffus à grandes cellules B, l’amaurose de Leber ont vu le jour.

Les traitements ne visent cependant encore actuellement que des maladies peu courantes, généralement liées à une « erreur » d’un seul gène. 

La thérapie génique et la longévité : Peut-elle retarder ou inverser les maladies liées au vieillissement dont les maladies neurodégénératives ?

En 2019, une étude réalisée par George Church et ses équipes a démontré des résultats favorables d’une thérapie agissant simultanément sur trois gènes de souris atteintes de diverses symptômes liés au vieillissement.

La même année, une expérimentation relative à un gène concernant les télomères a été faite par des chercheurs de l’Académie des sciences chinoise sur des souris. Cela a abouti à une espérance de vie plus longue

En 2020, des vaccins à ARN messager ont été utilisés pour induire une immunité contre le COVID-19. Cette méthode est similaire à la thérapie génique. Cependant, les modifications concernent l’ARN et non l’ADN. 

En octobre 2021, BioViva, une startup de biotechnologie dirigée par E. Parrish, a démontré qu’en administrant une thérapie génique à six patients atteints de démence que l’on pouvait observer une inversion des symptômes de la démence tels que les troubles cognitifs. 

L’américaine Elizabeth Parrish est également le premier cas connu d’auto-expérimentation d’une thérapie génique ciblant les processus du vieillissement. Le traitement consiste à des injections d’adénovirus qui pourrait étendre les télomères leucocytaires  et ainsi renforcer la masse musculaire.

Conclusion

Un partage massif des connaissances, notamment statistiques, relatives aux patrimoines génétiques est en train de se développer. Les investissements pour une vie en bonne santé plus longue semblent s’accélérer et s’améliorer. L’Union européenne propose des outils législatifs pour des bases de données « altruistes ». 

Des milliards de séquençages (totaux ou partiels) ont été effectués tant sur des animaux et des plantes que sur des humains. La mise en commun de ces données et leur analyse notamment par le biais d’outils fondés sur l’intelligence artificielle se poursuit. Grâce aux technologies de modification génétique notamment de type CRISPR, le « plafond de verre » de la durée maximale de vie pour les souris, puis pour les humains devrait pouvoir être franchi dans un futur proche.


Les bonnes nouvelles du mois


L’European Longevity Initiative a été lancée par une organisation non gouvernementale ayant des membres dans une vingtaine d’États de l’Union Européenne.

Son texte de propositions a été le plus soutenu lors du début de la Conférence sur le futur de l’Europe et est toujours l’un des plus soutenus.

Le principal promoteur de l’idée est le scientifique hongrois Attila Csordas qui affirmait notamment (traduction): “La seule véritable solution (concernant de très nombreuses maladies) est de commencer à traiter les causes profondes du vieillissement biologique (…). Nous disposons de stratégies expérimentales pour ralentir le rythme du vieillissement accéléré et réduire la morbidité et la mortalité en fin de vie.  Pour y parvenir dans l’Union européenne, nous aimerions proposer des engagements juridiques, budgétaires, réglementaires et institutionnels efficaces pour permettre une recherche et des technologies de longévité saine à forte intensité scientifique, des essais cliniques géro protecteurs à grande échelle axés sur le vieillissement et un accès équitable à ces technologies pour augmenter l’espérance de vie en bonne santé dans l’Union européenne.”

Dans un cadre pas très éloigné, l’Espace Européen des Données de Santé, est au centre de nombreux projets visant de meilleurs échanges de données de santé pour des buts médicaux et de recherche. Une conférence internationale ce 19 novembre sur « Innovations in Consumer Longevity Data » en est une des illustrations. 


Pour en savoir plus :