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De l’influence d’un millième de la masse de notre corps sur le vieillissement. La mort de la mort. Août 2018. N° 113.

Les nombreux milliardaires qui font des recherches sur la vie éternelle feront bientôt en sorte que nous puissions avoir 200 ans. Il faudra relativement peu d’étapes ensuite avant 1000 ans ou même avant de devenir immortel. J’ai une grande confiance en ces milliardaires et je comprends leur passion.

Il est humiliant que la vie à un moment donné vous pousse simplement de côté. En ce sens, la mort est une excellente technologie qui permet à la nature de prospérer. Après qu’une personne a eu son utilité, une nouvelle vient à sa place. Mais tôt ou tard, chaque technologie deviendra obsolète. Dans le cas de notre mortalité, il faudra une ou deux percées majeures.

Manu Joseph, écrivain et journaliste indien. 17 août 2018, traduction.


Thème du mois. Du rôle de quelques organes de très petite taille dans le vieillissement.


Chaque être humain est un univers en soi constitué de centaines de milliards de cellules mais aussi de bactéries. Chacune de ces entités est à son tour un ensemble de structures et de corpuscules que nous ne comprenons que partiellement.

L’ensemble des structures, organes, corpuscules,… assurant le fonctionnement de notre organisme sont d’une extraordinaire complexité. Les liaisons entre les organes, les rythmes, les contacts avec l’extérieur, sont presque toujours multidirectionnels. Un verre d’eau que nous buvons, un sentiment que nous éprouvons, une heure de sommeil en plus et en moins, tout a des effets physiologiques.

Nous en savons plus sur notre corps que jamais auparavant. En même temps, une immensité reste à découvrir. Il y a ce que nous ne comprenons pas. Il y a ce dont nous ignorons même encore l’existence. Et il y a probablement bien des choses que nous pensons à tort savoir. Pendant des siècles, le tabac a été une plante médicinale et la saignée un remède majeur.

Parmi les centaines d’organes que compte notre corps, certains de très petite taille sont indispensables à notre fonctionnement harmonieux. Cette lettre aborde le rôle lié à la longévité du thymus, de la thyroïde, de l’hypothalamus, de l’hypophyse et de l’hippocampe, cinq organes qui, ensemble, représentent environ un millième du poids d’une personne adulte ordinaire.

Thymus

Le thymus est au centre du système immunitaire. C’est un tout petit organe qui se situe à proximité du coeur. Son poids maximum (une trentaine de grammes) est atteint à la fin de l’adolescence.

Le thymus est spécialisé dans la maturation des lymphocytes T (T pour thymus). Leur rôle est de détecter les cellules infectées par un virus ou les cellules cancéreuses et de les détruire.

Un des aspects majeurs du vieillissement est la diminution d’efficacité du système immunitaire, celle-ci se manifeste de deux manières :

  • les cellules infectées, malades,… qui devraient être détruites ne le sont plus
  • des cellules saines sont attaquées (maladies auto-immunes)

Permettre un fonctionnement avec sénescence réduite de l’ensemble du système immunitaire est un enjeu majeur. Or, le thymus perd de son volume au long de notre vie (le terme médical est involution) jusqu’à parfois disparaître en étant totalement remplacé par de simples cellules de graisse. En vieillissant, nous devenons donc de plus en plus sensibles aux maladies contagieuses.

Si nous pouvions régénérer le thymus, nous aiderions les personnes âgées à combattre plus efficacement les infections. Des scientifiques, parmi lesquels le biogérontologiste Greg Fahy, étudient les moyens d’y parvenir.

Thyroïde

La thyroïde est une glande se situant dans le cou. Elle pèse une trentaine de grammes et produit certaines hormones (hormones thyroïdiennes). Ces hormones sont vitales et ont une influence concernant l’ensemble des rythmes de l’organisme : rythme cardiovasculaire, de la croissance, métabolique.

Un aspect important du vieillissement est la diminution de la production de certaines hormones. Depuis longtemps, beaucoup de médecins prescrivent des hormones pour lutter contre des aspects du vieillissement. Malheureusement, aucune influence forte ne semble établie pour la longévité, du simple fait de l’absorption d’hormones. En ce qui concerne la thyroïde, curieusement c’est une activité réduite de cette glande qui est associée avec une espérance de vie plus importante.

L’hypothalamus et l’hypophyse

L’hypothalamus est une toute petite partie du cerveau située à sa base. Il ne pèse qu’environ 4 grammes mais il joue un rôle décisif pour de nombreuses fonctions physiologiques dont la libération d’hormones et la régulation de la température corporelle. Il est relié à l’hypophyse ou glande pituitaire, organe encore plus petit de moins d’un gramme qui produit de nombreuses hormones dont la plus connue est l’hormone de croissance.

L’influence sur la longévité de ces organes en cas de dysfonctionnement est claire et rapide. Par contre, comme presque toujours dans le domaine de la recherche sur la longévité, les résultats d’une modification visant à l’amélioration sont mitigés. L’hormone de croissance a été – et est encore – présentée comme un produit « anti-âge » mais aucune étude à ce jour n’a démontré d’efficacité en terme de durée moyenne ou maximale de vie sur l’humain. L’effet pourrait même être contraire.

L’hippocampe

L’hippocampe est une partie du cerveau humain (et des mammifères en général) qui a une forme ressemblant au poisson du même nom. Nous avons un hippocampe par hémisphère, les deux ensemble ne pesant que quelques grammes. L’hippocampe joue un rôle central dans la mémoire et l’orientation dans l’espace. Lors de la maladie d’Alzheimer, les effets de la dégradation de cet organe se font généralement sentir dans l’hippocampe avant de toucher le reste du cerveau. Ceci se marque par une perte de la mémoire à court terme et du sens de l’orientation.

Nous connaissons beaucoup des mécanismes de développement des maladies neurodégénératives et particulièrement de la maladie d’Alzheimer, mais nous sommes encore très loin d’un remède. Nous savons que l’hippocampe tend à perdre du volume avec l’âge, particulièrement chez les personnes malades. Mais à ce jour, malheureusement, pour cet organe comme pour le reste du cerveau, aucun traitement spécifique efficace n’existe.

Et plus globalement

Comme abordé en début de lettre, notre corps est un réseau d’interdépendances d’une complexité qu’aucun environnement informatique au monde ne peut encore simuler, même de manière approximative. Mais le rôle de certaines parties est fondamental, agissant notamment sur la rapidité du vieillissement. Davantage connaître ces organes sera utile pour progresser dans la compréhension des mécanismes du vieillissement.

Attention, cependant, pour permettre aux femmes et aux hommes qui le souhaitent de vivre en bonne santé (beaucoup) plus longtemps, comprendre totalement les mécanismes du vieillissement n’est pas nécessaire. Ainsi, même aujourd’hui, nous ne comprenons pas totalement comment fonctionne l’anesthésie.

Même si comprendre le corps avec ses composantes et son fonctionnement sera insuffisant, c’est indispensable. Ce qui est également indispensable, c’est de chercher, notamment grâce à l’expérimentation avec des volontaires informés ce que nous pouvons faire pour diminuer les souffrances et les affections dues à la sénescence.


Nouvelles du mois. Plus aucune supercentenaire de plus de 115 ans vivante mais des cellules humaines régénérées


Le 22 juillet 2018, madame Chiyo Miyako, japonaise, qui était la doyenne de l’humanité est décédée à l’âge de 117 ans. C’est une autre citoyenne japonaise, Kane Tanaka, qui lui succède, mais elle n’est âgée que de 115 ans. Et selon le Gerontology Research Group, il n’y a plus que 6 personnes au monde « validées » comme ayant plus de 113 ans.

Mais même si cela ne se traduit pas encore en avancée des durées maximales de vie, les recherches progressent. Le corps humain vieillit, notamment parce que nos cellules vieillissent. Des chercheurs britanniques de l’Université d’Exeter tentent d’inverser la sénescence cellulaire. Selon l’article scientifique publié, ils ont réussi, en laboratoire, en utilisant des molécules à base de resvératrol à inverser une partie du vieillissement de certaines cellules humaines (des fibroblastes).

A noter qu’il y a quelques années, en France le professeur Jean-Marc Lemaitre et son équipe avaient déjà réussi à transformer des cellules de centenaires en cellules-souches.


Pour en savoir plus:

Photo: un hippocampe cérébral et un hippocampe marin

Longévités et libéralités. La mort de la mort. Juillet 2018. N° 112.

Certaines personnes disent:« Oh, vous ne devriez pas faire d’amélioration [génétique] », mais nous faisons de l’amélioration tout le temps. Dans une certaine mesure, tout renversement du vieillissement est de l’amélioration. Les vaccins sont de l’amélioration. (…). Je pense que je commence seulement à être réellement au courant après 63 années d’éducation. Le renversement du vieillissement est quelque chose qui va me donner beaucoup plus de temps à moi-même et à beaucoup de mes collègues pour faire plus de contributions. Vous pouvez considérer que c’est une contribution de niveau méta, si nous pouvons réussir. George Church, chercheur biologiste mondialement renommé de l’Université de Harvard, Traduction (source).


Thème du mois. Comment contribuer financièrement à la recherche pour une vie en bonne santé beaucoup plus longue


Introduction

Si vous avez des moyens financiers considérables, vous pouvez vous offrir des soins médicaux plus aisément que les citoyens moins fortunés. Mais que vous soyez riche ou non, avec un bon « capital génétique » ou non, quelles que soient vos précautions et vos fréquentations de clinique anti-âge, en l’état actuel des connaissances, vos chances sont faibles de vivre plus de 100 ans si vous êtes une femme et au-delà de 95 ans si vous êtes du sexe faible pour la longévité. Et quoi qu’il arrive, vous ne dépasserez pas 122 ans pour une femme et 116 ans pour un homme.

Pour aller plus loin, il faudra des recherches complexes, lourdes coûteuses. Si les citoyens informés versent de l’argent pour favoriser ces recherches, cela sera positif de manière directe en finançant les recherches. Cela sera aussi positif en ce sens que cela montrera l’intérêt croissant pour ces questions.

Que pourriez-vous faire à ce sujet ?

Soutiens financiers modérés

Si vos moyens financiers sont limités ou si vous ne souhaitez pas faire des donations de taille importante, votre action peut quand même avoir un impact. Si chaque citoyen adulte du monde donnait 1,5 € par mois, cela ferait chaque année un investissement pour la longévité de près de 100 milliards d’euros. Ce serait une somme supérieure au patrimoine de Bill Gates, la personne la plus riche du monde.

Mais nous sommes loin d’une population mondiale convaincue. Vous pourriez donner le prix d’un café chaque jour (500 € environ par an) ou au moins le prix d’un café par semaine (100 € par an).

Pour un soutien de petite taille, il est logique de se concentrer vers un seul but. L’organisation qui est la plus connue et la plus active pour la longévité est SENS (Strategies for Engineering Negligeable Senescence). Sachez que le dirigeant de cette organisation, Aubrey de Grey, est le biogérontologue le plus connu au monde. Son engagement sans répit pour cette cause l’a notamment amené à donner la majeure partie d’un héritage familial (au décès de sa mère) pour financer la recherche.

La fondation Forever Healthy est une autre organisation sans but lucratif issue du monde germanophone et créée par Michael Greve. Elle collabore avec SENS.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières, mais pour que les dons « pleuvent », un effet d’encouragement est nécessaire. Si vos investissements sont modérés, vous pouvez les rendre visibles par d’innombrables moyens : virtuels bien sûr (twitter, Facebook, …), mais aussi par des contacts avec vos proches. Il y a également une organisation qui recueille des dons pour la longévité et fait de la communication large quant aux dons. Il s’agit de la Life Extension Advocay Foundation (LEAF).

Vous pouvez enfin faire des dons vers des organisations qui s’occupent plus de communication et d’échange d’idées à ce sujet : au niveau européen Heales (Healthy Life Extension Society) et au niveau international Longecity et l’International Longevity Alliance.

Soutiens financiers conséquents

Si vous désirez donner une somme plus conséquente (à partir de 10.000 €), vous pouvez certainement demander que le montant soit affecté à un projet de recherche qui vous parait plus particulièrement intéressant. Cela peut même être une aide à des organisations qui ont un but lucratif car le nombre d’organisations « caritatives » pour la recherche en matière de longévité est malheureusement limité. Dans le monde francophone, la société Elvesys fait des recherches très prometteuses et publie également de nombreuses informations relatives à la longévité.

Dans le cadre d’un projet spécifique, une démarche prudente consiste à demander conseil d’abord (bien sûr) aux personnes travaillant sur le projet visé, mais aussi à un ou plusieurs spécialistes de la longévité n’ayant pas un intérêt direct dans le domaine concerné.

Soutien financiers majeurs.

Le travail d’un chercheur coûte cher. Tout compris (c’est-à-dire avec notamment le matériel nécessaire pour expérimenter), il faut compter au moins 100.000 euros par an pour le financement d’un chercheur (rémunération et matériel nécessaire).

Vous pouvez décider d’investir des sommes pour la longévité, plutôt que de le donner. Un milliardaire britannique, Jim Mellon, a récemment écrit un livre à ce sujet. Ceci sort du cadre de cette lettre.

Si vous disposez d’un capital à donner représentant des mois, des années, des décennies ou des siècles de travail d’un chercheur, songez que chaque jour plus de femmes et d’hommes meurent de maladies liées au vieillissement qu’il n’y eut de morts à Hiroshima durant les 24 heures suivant le bombardement. Une thérapie efficace avancée d’une semaine par votre intervention financière, cela ferait près d’un million de vies sauvées. Si vous pensez que nous avons une chance non négligeable d’y arriver, vous pourriez même considérer que c’est un devoir éthique d’intervenir.

Si vous faites état de votre intervention, cela aura un impact d’autant plus important que la somme sera grande et que vous serez désintéressé.

Charité bien ordonnée commence par soi-même

Plus égoïstement, songez, si vous avez plus de 40 ans, que, même si vous êtes un multimilliardaire, votre espérance de vie restante (moins de 50 ans) est moins longue que celle d’un bébé qui naît aujourd’hui dans le pays le plus pauvre du monde. Dans les trois ou quatre décennies à venir, les thérapies contre le vieillissement peuvent changer du tout au tout. Mais elles pourraient aussi rester assez stables. Vous pouvez être un artisan de l’évolution … ou ne pas l’être.

Avec un capital important, en outre, il sera très probablement possible d’être associé au déroulement des recherches, voire à l’utilisation des thérapies.

Que vous soyez riche et puissant ou faible et pauvre, notre époque, malgré ses imperfections, est le meilleur moment de toute l’histoire de l’humanité pour être vivant. Et vous pouvez contribuer notamment financièrement pour que demain soit mieux particulièrement pour les personnes les plus âgées, c’est-à-dire les plus faibles d’entre nous.


Les bonnes nouvelle du mois :
un concours international de court-métrage pour la longévité
un code de l’OMS pour le vieillissement


Jusqu’au 15 septembre, vous pouvez participer au Longevity Film Competition, concours international de courts-métrages créé pour aider à prendre conscience de l’importance de la lutte contre les maladies liées à l’âge. Le premier prix est de 10.000 dollars. Un jury international composé de cinéastes, de scientifiques, d’entrepreneurs et d’experts dans les domaines de la médecine régénérative, du vieillissement et de la longévité départagera les candidats.

Le système de classification internationale des maladies est la norme internationale pour le diagnostic clinique, l’épidémiologie et la gestion de la santé. Dans le cadre de la préparation de la 11ème version de cette classification (CIM-11), un code (XT9T) « relatif au vieillissement » a été introduit. Ce code permet d’évaluer cliniquement et d’approuver – et pour les compagnies d’assurance de fournir – une couverture pour les thérapies ciblant cette maladie.


Pour en savoir plus de manière générale, voir notamment: heales.orgsens.orglongevityalliance.org et longecity.org

La courbe de Gompertz et le vieillissement. La mort de la mort. Juin 2018. N° 111.

Des expressions telles que « vieillissement en bonne santé » et « vieillissement gracieux » signifient que (…) vous êtes relativement en bonne santé ou que les signes cosmétiques du vieillissement ne sont pas aussi prononcés qu’ils pourraient l’être. (…)

Ce choix de mots est plutôt problématique, surtout maintenant que l’aube du rajeunissement est visible à l’horizon. Les termes «vieillissement en bonne santé» et «vieillissement réussi» sont en réalité vivement contradictoires. Si vous lisez la littérature scientifique sur le vieillissement, la plupart, sinon la totalité, des articles donnant une introduction générale au phénomène le définissent comme un processus chronique d’accumulation de dommages ou un déclin progressif de la santé et de la fonctionnalité. Si nous essayons de remplacer ces définitions dans les deux expressions ci-dessus, les résultats sont franchement hilarants: «un processus chronique sain d’accumulation de dommages» et «un déclin progressif réussi de la santé et de la fonctionnalité». Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire? (…)

Nicola Bagalà, mathématicien, artiste et longévitiste de la Life Extension Advocacy Foundation (LEAF) dans un article intitulé Getting sick in a healthy way (traduction)


Thème du mois. Le doublement périodique du risque de mourir


Croissance exponentielle du risque de décès chez les humains

William Makeham était un actuaire et mathématicien britannique qui vivait au 19ème siècle. Il fut le premier à découvrir que, pour les personnes adultes, la probabilité de mourir de maladie doublait à intervalles réguliers. Représenté par une ligne sur un schéma, le risque de décès suit donc une courbe ascendante exponentielle, douce au début et puis de plus en plus abrupte.

Cette « loi » de la mortalité humaine est appelée Modèle de Gompertz-Makeham.

Le doublement de mortalité se produit environ tous les 8 ans. Autrement dit, une personne de 70 ans a environ deux fois plus de risque de décéder durant sa soixante-et-onzième année qu’une personne de 62 ans n’a de probabilité de décéder durant sa soixante-troisième année.

En 2018, nous vivons en moyenne bien plus longtemps qu’au 19ème siècle. Il semble cependant que la loi de Gompertz-Makeham soit fortement indépendante des progrès de la médecine. Lorsque l’espérance de vie croît, les courbes de la mortalité obéissent globalement aux mêmes logiques qu’auparavant mais à partir d’un âge plus élevé.

La compréhension de ce mécanisme a été et est encore utile pour les chercheurs et les entrepreneurs qui calculent les multiples éléments économiques influencés par la durée moyenne de vie. Cela va des primes d’assurance au financement de la sécurité sociale en passant par les perspectives démographiques. Par contre, le grand public l’ignore, voyant plutôt dans le vieillissement un phénomène assez aléatoire.

Croissance exponentielle du risque de décès chez d’autres animaux

Pour des animaux en captivité (ou des plantes cultivées) donc sans risque de prédation, l’évolution du risque de décès avec l’âge varie. Trois grandes catégories peuvent être distinguées :

  • Des espèces animales qui ont une durée de vie assez précise. Souvent, ils sont en bonne santé jusqu’à l’âge de reproduction ou jusqu’à la fin de la belle saison et ensuite ils meurent rapidement. C’est ainsi la règle pour beaucoup d’espèces d’insectes et pour les plantes dites annuelles. Le vertébré le plus connu à ce sujet est probablement le saumon, mais il existe également une espèce de marsupial, l’antechinus dont le mâle meurt très rapidement après la reproduction.
  • Des espèces vivantes, surtout végétales, qui n’ont pas de mécanisme de sénescence connu où qui n’ont pas de croissance exponentielle de la probabilité de mourir avec l’âge. Des espèces d’arbre, dont le séquoia, sont dans ce cas ainsi que les homards et certains bivalves.
  • Les espèces qui, comme l’être humain, ont une croissance exponentielle de la probabilité de décès.

Pour les espèces ayant une croissance exponentielle du risque de décès, la période de doublement de mortalité sera presque toujours plus courte que chez les humains puisque très peu d’espèces animales ont une durée de vie maximale aussi longue que la nôtre.

Généralement, les expériences relatives à la lutte contre le vieillissement portent sur des souris ou des rats. En connaissant les tables de mortalité de ces rongeurs, il est plus aisé d’évaluer l’efficacité d’un traitement pour lutter contre la sénescence en comparant les courbes de décès avec ou sans la thérapie nouvelle sans devoir attendre la mort de tous les animaux.

Par ailleurs, étant donné la croissance de la probabilité du décès avec l’âge, il est plus utile et aisé d’examiner des animaux âgés que des animaux jeunes. Si un produit ou une thérapie nouvelle est efficace (c’est-à-dire qu’elle augmente la durée de vie), une différence de mortalité apparaîtra plus rapidement en comparant des groupes de souris âgées (plus fragiles et mourant plus souvent) qu’en comparant des groupes de souris jeunes.

Il y a cependant un frein financier à la recherche sur des animaux âgés : les animaux de laboratoire coûtent plus chers s’ils sont plus âgés (parce qu’il faut les élever jusqu’à l’âge adéquat).

La croissance exponentielle du risque de décès est globale pour un individu mais aussi spécifique pour la plupart des affections

La loi de Gompertz-Makeham est peu connue. Ce qui est moins connu encore, c’est que cette loi s’applique également, avec des nuances, pour la plupart des causes de mortalité. Le schéma représenté ci-dessus donne la probabilité de décès selon l’âge pour la plupart des causes de mortalité et ceci avec une échelle exponentielle. Que ce soit le risque de mourir d’un cancer, d’une maladie cardio-vasculaire ou d’une maladie neuro-dégénérative, dans chaque cas, la probabilité de décès augmente avec l’âge. Même en ce qui concerne les maladies infectieuses, la probabilité augmente de manière exponentielle. Personne ne pense qu’une banale grippe est une maladie liée au vieillissement. Et pourtant, le risque d’en mourir est beaucoup plus élevé chez une personne âgée que chez une personne jeune.

La courbe de Gompertz s’explique, bien sûr, par tous les mécanismes de vieillissement qui s’accumulent et finissent par causer le décès. Lorsque des thérapies seront étudiées puis testées en double aveugle et dans des conditions scientifiques rigoureuses, nous pourrons envisager que la progression exponentielle soit ralentie, voire un jour n’existe plus.


La nouvelle du mois : Le droit d’essai aux Etats-Unis pour les personnes atteintes de maladies incurables  


Une nouvelle législation vient d’être adoptée au niveau fédéral aux Etats-Unis sous le nom de Right to try. Elle permet, sous certaines conditions, aux personnes atteintes de maladies incurables, d’essayer des thérapies innovantes. Selon certains, cette législation permettra de sauver la vie de patients grâce à des progrès médicaux sans devoir attendre une procédure administrative lourde d’approbation.

Malheureusement, la législation nouvelle concernée reste encore très limitée notamment en ce qui concerne l’information relative aux nouvelles thérapies. Les firmes pharmaceutiques ne sont pas obligées de délivrer les soins et n’ont pas d’obligation de publier les résultats des nouveaux traitements en termes de survie des patients.

Il reste donc à obtenir plus de rigueur en termes de transparence mais la prise de conscience de l’importance de l’accélération des recherches médicales pour la santé des citoyens progresse.


Pour en savoir plus:

Les effets collatéraux d’une vie en bonne santé beaucoup plus longue. La mort de la mort. Mai 2018. N° 110. 

Les difficultés pour un financement (de la lutte pour la longévité) sont dues au désespoir de presque tout le monde pour parvenir à oublier le vieillissement et prétendre qu’il s’agit d’une sorte de bénédiction déguisée, afin de pouvoir vivre sa vie misérable sans être préoccupé par le sort terrible qui l’attend. (…) Cette attitude est psychologiquement compréhensible mais moralement inexcusable. Aubrey de Grey, le biogérontologue le plus connu au monde et l’un des plus actifs, Varsity (périodique en ligne de Cambridge, Royaume-Uni)  interview du 27 avril 2018 (traduction)


Thème du mois. Les conséquences d’un monde à sénescence négligeable


Cette lettre ccerne les conséquences sociales, économiques et onculturelles les plus envisageables et souhaitables d’une vie en bonne santé beaucoup plus longue. Elle se base sur l’hypothèse qu’une thérapie qui permet de rendre négligeable les mécanismes de sénescence est accessible à un prix modique (un peu comme le prix des vaccins ou d’une opération de l’appendice aujourd’hui). Il est également supposé que l’environnement technologique et culturel est similaire au nôtre. Si cette lettre était une nouvelle littéraire, cela serait de l’uchronie, de l’histoire alternative (que serait le monde si nous ne vieillissions plus aujourd’hui) plutôt que de la prospective, de l’histoire du futur (que sera le monde si nous ne vieillissions plus dans 30 ans).

Cette lettre se place délibérément dans l’optique d’évolutions positives. Une utilisation collective positive d’une avancée médicale et sociale n’est pas certaine. Une société de caste « d’amortels » et de mortels serviles est imaginable. La vaccination aurait pu être utilisée pour protéger des soldats envahissant des pays contaminés artificiellement, la transplantation d’organes pourrait se faire en exécutant des pauvres pour donner une vie meilleure aux riches, la transfusion sanguine pourrait être réservée aux travailleurs méritants pour les « booster ». Cependant, tout cela est peu envisageable dans un monde contemporain où le respect de la vie humaine s’étend.

Voici donc les effets collatéraux envisageables de l’amortalité dans un monde, par ailleurs, pas tellement différent du nôtre :

Les inégalités involontaires devant la mort sont rares, la longévité est acceptée par les représentants religieux, mais il y a des « Amish de la longévité »

Certains imaginent qu’une société où il est possible de ne pas vieillir se diviserait en deux camps : les modernes et les traditionnels. En fait rien n’oblige les « traditionnels » aujourd’hui à avoir l’électricité, l’eau courante, le chauffage central, un accès internet et un smartphone. Tout cela est radicalement « anti-naturel » et tout cela est très utile et est devenu ou est en train de devenir universellement utilisé. Rien n’oblige non plus les « traditionnels » à consulter un médecin quand ils sont gravement malades et pourtant presque tout le monde le fait. Rien n’obligerait à utiliser une thérapie de longévité. Dans un monde où des thérapies de longévité sont disponibles, il est probable qu’elles seront utilisées par presque tous avec ce petit vertige que nous ressentons parfois en voyant un documentaire historique ou en lisant un livre du passé où tout était tellement différent et, par bien des aspects, atroce.

Les représentants des religions ne s’y opposeraient pas plus qu’ils ne se sont opposés aux vaccinations, aux accouchements sans douleur, au don d’organes une fois qu’ils ont été répandus,… Bien sûr, rien de tout cela n’est explicitement prévu par les livres sacrés, mais rien de tout cela n’est explicitement interdit non plus. Les livres sacrés parlent de l’obligation de mourir de vieillesse et s’il n’y en a plus? Ces livres disent aussi que l’esclave doit obéir à son maître. Quand la mort de vieillesse n’existe plus, quand l’esclavage n’existe plus, il ne faut plus s’y soumettre. L’égalité et la longévité sont des concepts pour lesquels les grandes religions peuvent trouver aisément des bases théologiques.

Cependant, il y aurait probablement quelques personnes souhaitant continuer à vieillir. Dans les sociétés à tradition démocratique, cette diversité n’est pas seulement gérable, elle est souhaitable. Les Amish de l’est des Etats-Unis nous enseignent bien des choses sur une population réduisant l’accès à certaines technologies, des personnes qui souhaitent vieillir quand c’est évitable nous enseigneront les conséquences sociales, sanitaires et morales d’un monde par ailleurs disparu.

Beaucoup plus d’investissements pour la santé et la sécurité des personnes

Une vie humaine a un prix, même si cela s’envisage avec des précautions oratoires pour ne pas choquer. Il est même un terme technique très utilisé pour calculer cela, il s’agit des QALY pour « quality-adjusted life year ». C’est le nombre d’années à vivre pour une personne, pondéré par la qualité de la vie. Si le vieillissement est négligeable, la valeur financière d’une vie humaine est multipliée par un facteur 10 ou plus dans un pays comme la France. D’une part, l’espérance de vie se mesurerait non plus en décennies mais en siècles, d’autre part, la majorité des maladies incapacitantes (notamment la maladie d’Alzheimer) disparaitraient ou deviendraient exceptionnelles.

Ceci signifie, en termes purement économiques, qu’une vie humaine a plus de valeur et que les efforts financiers pour épargner des vies sont bien plus « rentables » économiquement. Autrement dit, plus d’argent et d’énergie seraient investis pour éviter les morts sur la route, pour limiter les accidents du travail et les accidents domestiques, pour prévenir les décès lors de catastrophes naturelles parce que la vie serait plus précieuse que jamais. Certains argumentent même que la vie sera trop précieuse, que les individus n’oseraient plus prendre aucun risque. Cela n’est pas inimaginable que certains se sentiront bridés par des mesures de sécurité, tout comme bien des citoyens ont rejeté par le passé les limitations de vitesse sur la route, les mesures anti-incendie. Mais il s’agit d’abord de protéger la collectivité contre les agissements de quelques-uns dans un monde dans lequel les progrès technologiques sont source de progrès sociaux mais entraînent également des risques considérables.

Beaucoup plus de moyens financiers

Cette lettre part de l’hypothèse qu’une thérapie de longévité sera peu coûteuse. Les raisons pour l’expliquer sont qu’une thérapie s’appliquant à des milliards de personnes a un coût marginal par individu très faible et que les thérapies médicales quelles qu’elles soient sont beaucoup plus coûteuses à découvrir qu’à appliquer. La recherche coûte cher, l’infrastructure médicale coûte cher, les sociétés pharmaceutiques et certains corps médicaux sont largement rémunérés mais les produits et thérapies eux-mêmes ont un coût très raisonnable.

Les dépenses seraient faibles alors que les économies en matière de coûts de santé seraient immenses. En effet, jusqu’à présent, l’essentiel des coûts de santé sont concentrés sur les traitements dus aux maladies liées au vieillissement durant les dernières années de vie. Dans l’hypothèse envisagée, cela ne concernera plus qu’un petit nombre de personnes. Les économies ne comprendront pas seulement les soins de santé proprement dits mais également une réduction radicale des coûts pour les maisons de retraite, des accompagnements de personnes âgées, des mesures permettant aux familles de s’occuper de parents en souffrance…

Certains s’inquiètent d’une possible « interdiction de choisir de vieillir” en raison des coûts économiques. En fait, vu les économies considérables qui seraient réalisées, les moyens financiers libérés pour ceux qui choisiraient de continuer à vieillir seraient considérables. Ces moyens financiers, dans un monde inchangé par ailleurs, permettraient également de libérer des millions de personnes qui pourraient se consacrer à d’autres tâches socialement utiles comme l’assistance aux personnes en difficulté psychologique. Cela permettrait également l’organisation d’une véritable « civilisation des loisirs » où les citoyens pourraient prendre du bon temps avec leurs « jeunes » parents plutôt que d’avoir la mauvaise conscience de les « abandonner » pendant les vacances.

Vie plus précieuse psychologiquement

Mourir, cela n’est rien, mais voir les autres mourir, oh! voir mourir… aurait pu écrire Brel. L’être humain est le seul être vivant conscient de l’inéluctabilité de sa fin. Nous sommes confrontés à notre propre finitude et aussi à celle de tous ceux que nous aimons, nos enfants, nos parents, nos proches. Nous ne pouvons survivre psychologiquement à cette situation qu’en nous ménageant des espaces d’indifférence. Mais nous ne voulons ou ne pouvons pas laisser voir cette indifférence par convention sociale ou pour ne pas faire souffrir des proches.

Une vie beaucoup plus longue rendrait évitable ou nettement plus rare cette attitude schizophrénique. Plus nous vivrons longtemps, plus les proches ou les moins proches vivront longtemps, plus nous pourrons nous aimer, nous entraider. Pour mieux comprendre ce monde plus agréable possible, rappelons-nous combien les nourrissons et jeunes enfants étaient bien moins « précieux » qu’aujourd’hui. Ce n’est pas parce que nos aïeux étaient incapables d’aimer leurs enfants qu’ils s’y attachaient beaucoup moins, mais c’est parce que les enfants très souvent ne survivaient pas. S’y attacher, c’était souffrir trop. Aujourd’hui, nous nous aimons et respectons bien plus les uns les autres qu’hier, mais pas encore assez. Un monde sans sénescence serait un monde où nous serions plus humains, plus empathiques, plus compassionnels, plus facilement et plus longtemps.

Vie plus calme, plus épanouie, moins stressante

L’être humain vit à la fois comme s’il allait vivre toujours et comme s’il allait disparaître très bientôt. Nos comportements sont fréquemment illogiques. Parfois, nous brûlons la chandelle par les deux bouts, parfois nous économisons comme si nous allions vivre des siècles. Une vie sans sénescence sera plus calme, plus épanouie et sans urgences dues à notre fin et à celle des autres. Certains s’inquiètent que les couples ne seront plus « pour la vie » parce que la vie sera beaucoup plus longue. Il semble quand même préférable de voir un couple interrompu par une rupture que par la mort d’un partenaire, considérant d’ailleurs que, déjà aujourd’hui, la plupart des couples ne durent pas « pour la vie ».

Des enfants plus désirés et moins nombreux

Nous savons déjà qu’une vie plus longue est étroitement corrélée à une diminution du nombre d’enfants par femme. Une thérapie contre la sénescence permettrait aux femmes une fertilité sans limitation de durée. Cela signifierait très probablement que les femmes auraient à court et moyen terme beaucoup moins d’enfants.

Cela signifierait aussi que les enfants seraient plus désirés et plus aimés, que jamais dans l’histoire de l’humanité. Plus aimés parce que moins nombreux, plus aimés parce que nous saurons que nous pourrons vivre ensemble plus longtemps.

Conclusion

Vivre mieux, plus longtemps et bonne santé: qui serait contre ? Presque personne. Pourtant à l’idée que nous pourrions vivre beaucoup mieux, beaucoup plus longtemps et en nettement meilleure santé, beaucoup s’inquiètent. Pourquoi ? Pas parce que c’est « anti-naturel », « mal », « immoral », mais parce que l’espoir d’un futur meilleur rend la réalité du présent difficile à supporter. Pourtant, il nous faut accepter et profiter du présent tant que nous ne pouvons pas le changer. Et il nous faut améliorer la communauté humaine, lorsque cela devient possible, comme l’ont fait avant nous des milliers de générations.


La bonne nouvelle du mois : Budget européen pour la recherche en croissance et annonce par le commissaire européen Carlos Moedas de projets « Moonshot » notamment de santé


Les annonces positives pour la recherche se multiplient, particulièrement dans le domaine de la santé et avec des moyens publics.

La commission européenne a annoncé pour la période 2021-2027 un budget pour la recherche atteignant 100 milliards d’euros, c’est une croissance importante.

Carlos Moedas, Commissaire européen à la recherche, à l’innovation et à la science a notamment précisé à ce sujet la nécessité de projets passionnants de type «moonshot» pour faire rayonner l’imagination des Européens sur l’avenir et les inciter à se sentir inspirés plutôt que pessimistes. Il a donné à Euronews comme exemple la volonté de guérir la maladie d’Alzheimer ou de transformer le cancer en maladie chronique. Lors du Horasis Global Meeting au début du mois de mai, il a parlé de la façon dont nous avons doublé l’espérance de vie au cours des 100 dernières années et a affirmé qu’il était « incroyablement excitant » de penser à la prochaine innovation passionnante qui transformera nos vies.


Pour en savoir plus:

 

Au-delà de 115 ans, votre ticket ne sera-t-il jamais plus valable ? La mort de la mort. Avril 2018. N° 109. 

 

Pour les hommes de science, la mort n’est pas un destin inévitable, mais simplement un problème technique (…). Nos meilleurs esprits ne perdent pas leur temps à essayer de donner un sens à la mort (…). Nous sommes maintenant au point où nous pouvons être francs à ce sujet. Le projet de la révolution scientifique est de donner la vie éternelle à l’humanité. Même si tuer la mort semble un objectif lointain, nous avons déjà réalisé des choses inconcevables il y a quelques siècles (…). Quelques érudits sérieux suggèrent que d’ici 2050, certains humains deviendront a-mortels (…). En l’absence de traumatismes graves, leur vie pourrait être prolongée indéfiniment. Sapiens: A Brief History of Humankind, page 298. 2014. Yubal Noah Harari (traduction).


Thème du mois. Le mystère des supercentenaires s’épaissit


Description de la situation

La durée de vie moyenne continue à s’allonger même dans les pays où les hommes, et les femmes vivent plus de 80 ans. Il y a plus d’octogénaires, de nonagénaires et de centenaires que jamais dans l’histoire de l’humanité, tant en chiffres absolus qu’en pourcentage.

Par contre, la durée de vie maximale n’augmente pas. La personne qui a vécu le plus longtemps dans l’histoire de l’humanité est Jeanne Calment. Elle est décédée à l’âge de 122 ans en 1997. Au cours de ce mois d’avril, la doyenne de l’humanité, qui avait 117 ans, est décédée. Étant donné que la femme la plus âgée vivante aujourd’hui n’a « que » 116 ans, cela signifie qu’il faudra encore au moins 7 ans pour que la durée de vie humaine maximale jamais atteinte soit dépassée.

Plus généralement, le nombre de supercentenaires, c’est-à-dire les personnes atteignant 110 ans et plus, reste extrêmement faible et la durée moyenne de survie de ces personnes exceptionnelles est très courte, moins d’un an. La probabilité pour un centenaire d’atteindre 110 ans semble même moindre aujourd’hui qu’à la fin du 20è siècle.

Le fait que la durée moyenne de vie augmente mais que la durée maximale stagne a pour conséquence que nous avons de plus en plus une « rectangularisation » des courbes de décès qui se concentrent sur une tranche d’âge assez étroite. Pour les femmes en France, l’âge de la fin de vie se déroulera, dans la majorité des cas, entre 85 et 100 ans. Pour les hommes, ce sera trois ou quatre ans plus tôt, après 80 ans jusqu’aux environs de 95 ans. Il est remarquable de constater que cette concentration de l’âge des décès est mondiale. C’est dans les pays pauvres ou la durée de vie moyenne est courte que la croissance de la durée de vie est la plus rapide (notamment dans les pays de l’Afrique subsaharienne) et c’est dans les pays les plus riches où la vie est plus longue que la croissance est la plus lente avec des signes de stagnation. De ce point de vue, le monde n’a jamais été aussi égalitaire.

En mars 2013. Une première lettre sur ce thème, intitulée Le mystère des supercentenaires était parue. Cinq années plus tard, une polémique scientifique et médiatique s’est développée suite à la publication en 2016 d’un article de Nature relatif à une limite constatée de la durée de vie autour de 115 ans. Cet article vise à établir qu’il y a une durée extrême de vie aux alentours de cet âge. L’idée à été contestée par certains longévitistes et appréciée par certains bioconservateurs. Dans les deux cas, les commentateurs omettent généralement de citer une phrase, courte mais importante, de l’article qui précise que cette limite semble absolue en l’absence de progrès médicaux.

Comment se fait-il que tous les progrès de la médecine de ce siècle et de la fin du siècle passé, toutes les accélérations technologiques, échouent à allonger la durée de vie de nos concitoyens les plus âgés ? Nous analysons le patrimoine génétique de millions de personnes et comprenons de plus en plus la complexité de l’humain, nous guérissons plus souvent du cancer, la mortalité due aux maladies cardiovasculaires décroît … mais être supercentenaire aujourd’hui est un évènement aussi exceptionnel qu’être centenaire dans la Grèce antique où les premiers empires chinois. Pourquoi ?

Explications envisagées non liées à l’état de santé proprement dit

Jusqu’à un certain âge, beaucoup de gens cherchent à être perçus comme jeunes. Mais pour les personnes les plus âgées, c’est souvent le contraire, elles cherchent à se faire passer pour plus âgées.

Les affirmations concernant de très longues vies de 130 ans et plus sont quasiment certainement fausses. En effet, comme la mortalité à 110 ans est d’au moins 50 % chaque année, il y a statistiquement moins d’une chance sur un million pour une personne de 110 ans d’atteindre 130 ans. Or, il n’y a que quelques centaines de personnes de 110 ans et plus dans le monde.

Il est presque certain que la plupart des prétendus supercentenaires du passé aient été des personnes moins âgées qui se sont « vieillies » pour apparaître plus sages ou pour bénéficier d’avantages matériels (échapper à la conscription, recevoir une pension, …). Il est d’ailleurs à noter que les affirmations extrêmes concernent souvent des hommes. Or, plus de 80 % des centenaires sont des femmes et l’homme le plus âgé au monde actuellement n’a que 112 ans.

La longévité extrême était donc exagérée autrefois mais ceci n’explique pas les stagnations constatées par le Gerontology Research Group (GRG). Depuis une trentaine d’années, ce groupe recense les supercentenaires en vérifiant les preuves des dates de naissance. Les revendications « fantaisistes » sont donc écartées. Logiquement, toutes choses étant égales par ailleurs, il devrait y avoir une croissance plus que proportionnelle du nombre constaté de supercentenaires étant donné que l’administration d’il y a 110 ans (attestant des supercentenaires vivants aujourd’hui) était généralement meilleure que celle d’il y a 130 ans (attestant des supercentenaires qui vivaient il y a 20 ans). Ce n’est pas le cas, même si l’âge moyen de décès des supercentenaires « vérifiés » croît lentement.

Certains ont évoqué « l’accident » statistique ». Jeanne Calment serait un phénomène isolé et les supercentenaires ne sont pas suffisamment nombreux pour pouvoir tirer des conclusions. Cette explication devient de moins en moins défendable au fur et à mesure que le nombre de centenaires grandit alors que celui des supercentenaires stagne. Ainsi en France il y avait 8.063 centenaires en 2000 et 16.255 en 2018. Le nombre de supercentenaires vérifiés par le CRG est lui passé de 8 en 2000 à seulement 3 en 2014 (le nombre réel de supercentenaires est probablement plus élevé).

Explications liées aux conditions de santé

Ce qui ne te tue pas te renforce est une maxime entendue parfois en psychologie et dans le domaine de la santé. Si cette idée est correcte, il est envisageable que les personnes devenant supercentenaires au cours des dernières décennies aient été moins soumises à des épisodes difficiles les renforçant et donc soient moins résistantes à l’extrême vieillesse.

À l’inverse, il est envisageable que les personnes décédées au siècle passé aient été favorisées pour tout ou partie de leur vie par rapport aux supercentenaires nés plus tard. Ceci pourrait avoir un impact positif pour leur durée de vie.

Dans les deux cas, il faut d’abord établir quelles circonstances chronologiquement spécifiques sont à considérer sachant qu’il ne doit pas s’agir d’un évènement géographiquement limité puisque le phénomène « d’assèchement » se produit du Japon à la France en passant par les USA et la Russie.

En ce qui concerne l’hypothèse du renforcement par des circonstances difficiles, il semble plutôt que des conditions de vie très dures bien avant la vieillesse diminuent l’espérance de vie plutôt que de l’augmenter.

En ce qui concerne l’hypothèse de circonstances qui se seraient dégradées par rapport au passé, elle apparaît improbable car globalement le 20ème siècle à été bien plus caractérisé par des progressions que par des régressions. Mais il est un domaine où l’évolution comprend d’importants aspects négatifs, c’est celui de la pollution, particulièrement la pollution atmosphérique, notamment les particules fines.

La pollution n’est pas apparue récemment, très loin de là. Mais beaucoup de sources de pollution, dont les particules fines et les radiations nucléaires, sont plus récentes et présentes partout dans le monde à des doses variables.

Si ces pollutions sont nuisibles à la santé de manière cumulative au cours d’une vie, cela pourrait expliquer le phénomène étudié.

Ce raisonnement très inquiétant a au moins deux faiblesses :

  • Il n’explique pas en quoi la pollution aurait des conséquences fortement négatives pour les supercentenaires mais pas pour les centenaires.
  • Il ne semble pas confirmé par l’examen de l’origine des populations de supercentenaires. Le Japon et la France par exemple qui comptent de nombreux supercentenaires ne sont pas particulièrement dépourvus de pollution atmosphérique.

Une maladie inconnue ?

Il reste l’hypothèse d’une affection touchant surtout les personnes très âgées. À l’appui de ce concept, il faut noter que beaucoup de centenaires et supercentenaires décèdent d’une affection peu connue, l’amylose sénile de la transthyrétine, maladie qui se caractérise par l’accumulation d’un certain type de protéine (la transthyrétine) dans le coeur.

Ici aussi, il reste à expliquer :

  • Pourquoi cette maladie aurait-elle plus de conséquences létales aujourd’hui qu’hier.
  • Pourquoi cette maladie aurait des conséquences négatives plus importantes pour ceux atteignant les âges les plus élevés mais moins fortes pour les « simples » centenaires.

La solution du mystère appartient aux chercheurs

La conclusion temporaire de cette lettre est que la communauté scientifique ignore à ce jour pourquoi le nombre et l’âge maximal des supercentenaires stagne voire diminue.

Imaginons que les bâtiments de nos villes se dégradent de moins en moins vite durant un siècle puis se mettent à s’abîmer plus rapidement, cela aurait probablement un plus grand impact sur l’opinion publique que la situation décrite dans cette lettre.

Il est vrai qu’un bâtiment de 100, 120 ou 150 ans bien entretenu peut-être comme neuf.

Ce dont nous pouvons être quasiment certains, c’est qu’il faudra des progrès médicaux considérables et « de rupture » pour franchir le « plafond de verre » des 115 ans. Des « ravalements de façade », une médecine classique ne suffiront pas. La « rectangularisation de la courbe des décès » – qui a été citée en début d’article – a pour conséquence que ces progrès seront utiles à de plus en plus de citoyens.


La bonne nouvelle du mois : de plus en plus de mises en commun de données publiques de santé à des fins de recherche


Le 16 avril 2018, la Commission européenne a annoncé que 13 pays européens ont signé une déclaration pour permettre l’accès transfrontalier à leurs informations génomiques. Ceci est une étape très importante pour le partage des données génomiques utile à la recherche médicale.

En France, suite à un large débat relatif à l’utilisation de l’intelligence artificielle, le Président Macron, présentant au Collège de France le rapport intitulé Donner un sens à l’intelligence artificielle : pour une stratégie nationale et européenne a annoncé la création d’un hub des données de santé en déclarant notamment Nous avons un véritable avantage, c’est que nous possédons un système de santé très centralisé avec des bases de données d’une richesse exceptionnelle. Elles sont parmi les plus importantes au monde et mettent à notre portée des découvertes scientifiques majeures.

La prise de conscience par les autorités publiques dans l’Union européenne de l’utilité pour la recherche médicale de la mise en commun des données des citoyens (en préservant l’anonymat) est un pas considérable pour la recherche médicale contre la sénescence.


Pour en savoir plus :