Category Archives: La Mort de la Mort

L’Union européenne et la longévité. La mort de la mort. Mars 2019. N° 120. 

Le monde va changer. Le potentiel de la durée de vie d’une personne en général est important. Selon les estimations les plus conservatrices, une personne peut vivre au moins 120 ans si elle ne raccourcit pas sa propre vie et si les circonstances ne raccourcissent pas sa vie. Déclaration de la ministre de la santé Veronika Skvortsova à la suite de la réunion du Présidium du Conseil présidentiel pour le développement stratégique et les projets prioritaires. (Traduction, source agence TASS, 10 juillet 2018).


Thème du mois : L’Europe et la longévité


Dans aucun ensemble démographique de taille similaire, les citoyens ne vivent aussi longtemps que dans l’Union européenne. La couverture médicale et de sécurité sociale y assure une vie de plus en plus longue.

Alors que les recherches les plus affirmées dans le champ de la longévité et les scientifiques les plus renommés se trouvent souvent aux Etats-Unis et que la part du PIB consacrée à la santé y est bien plus élevée, l’Europe est plus avancée pour la longévité.

En Asie du Sud-est, la croissance de l’espérance de vie est plus rapide qu’en Europe, mais seuls un petit nombre de pays (le Japon, la Corée du Sud et Singapour) dépassent actuellement les pays européens.

La recherche scientifique européenne pourrait permettre des progrès considérables dans un avenir guère éloigné. Voici quelques raisons de l’envisager.

Une législation lourde, mais qui permet des recherches scientifiques

Nous vivons dans un monde d’une extraordinaire complexité juridique. C’est particulièrement le cas en Europe. Cette complexité est notamment motivée par un équilibre instable entre le souci de la protection des citoyens et la défense des intérêts économiques et sociaux de groupes. Un des aboutissements, probablement temporaire, de cette complexité est le célèbre RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) entré en vigueur en mai 2018. En résumant à l’extrême, il peut être dit que le but de la législation est d’empêcher les usages illégitimes et non souhaités des données générées par les citoyens.

Ce texte complexe -et dont les modalités d’application varient selon les Etats- ne vise donc pas à interdire l’échange et l’utilisation des données pour des buts légitimes et particulièrement pour la recherche scientifique. En principe, c’est même le contraire, le RGPD vise à créer un cadre favorisant les échanges légitimes. Par exemple, pour la recherche, le règlement européen (dans un « considérant ») mentionne explicitement Souvent, il n’est pas possible de cerner entièrement la finalité du traitement des données à caractère personnel à des fins de recherche scientifique au moment de la collecte des données. Par conséquent, les personnes concernées devraient pouvoir donner leur consentement en ce qui concerne certains domaines de la recherche scientifique, dans le respect des normes éthiques reconnues en matière de recherche scientifique.

Vu la lourdeur et la longueur du règlement lui-même et surtout des millions de pages de textes d’applications, commentaires de doctrine, décisions judiciaires,… qui en découleront, il n’est pas du tout certain que les échanges seront facilités (voir par exemple la situation en Belgique). Par contre, le principe clair de la protection des données par rapport à des usages illégitimes peut mener à un accord plus large des citoyens pour mettre à disposition les données de santé dans des buts de recherche. C’est important que les citoyens soient informés de l’usage à utilité collective car ils fourniront alors des données plus sincères. De plus, un soutien collectif est important, particulièrement dans un environnement démocratique.

A propos du soutien de la population, un sondage rendu public au cours de ce mois de mars 2019 en Belgique a donné un résultat impressionnant : 94 % des citoyens belges sont en faveur de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le domaine de la science et de la santé et 56 % sont disposés à mesurer et partager les données médicales via l’I.A.

La mise en commun de données génétiques

Des dizaines de millions de personnes dans le monde ont déjà été séquencées. La plus grande partie de ces séquençages (normalement interdit sauf raison médicale pour les personnes résidant en France) est malheureusement très partielle et effectué par des sociétés privées, la plus connue étant 23 and Me.

Mais il y a aussi des séquençages dans des buts de recherche médicale et scientifique effectués avec financement et organisation publics. C’est en Europe que cela se fait le plus. Des projets de grande ampleur ont été réalisés ou sont en cours de réalisation notamment en Estonie, en Islande, au Royaume-Uni et en France (Plan génomique 2025). Un élément clef que pourrait permettre l’Union européenne est l’interconnexion entre ces données. En avril 2018, la Commission européenne a annoncé que 13 pays européens avaient signé une déclaration pour permettre l’accès transfrontalier à leurs informations génomiques pour avoir au moins un million de génomes séquencés en 2022. En moins d’un an, 7 pays européens se sont déjà joints à l’initiative.

La facilitation de la recherche par la couverture médicale et de santé

Les Etats de l’Union européenne ont chacun un système de santé assez performant, une couverture médicale dense à très dense, des systèmes de mise en commun des données statistiques différents mais efficaces. La diversité des populations, des habitudes alimentaires, sociales, culturelles, les déplacements de population, la multiplicité des systèmes de rapportage des informations médicales et sociales sont autant d’aspects qui peuvent se révéler utiles pour découvrir des pistes dans le domaine de la longévité, grâce à l’analyse des données

Les chercheurs européens et leur utilisation de l’intelligence artificielle

L’Union européenne est la région du monde avec le plus de scientifiques, particulièrement dans le domaine médical et le tissu le plus dense d’institutions et d’entreprises dans les domaines de la santé. Pour les recherches scientifiques, la Suisse est un des Etats étroitement associés, par exemple via le CERN. Une association similaire devrait être possible pour le Royaume-Uni si sa sortie de l’Union européenne est confirmée.

Pour ce qui concerne l’intelligence artificielle, l’Union européenne n’est pas en avance dans ce domaine, mais pas particulièrement en retard non plus, quoi qu’en disent certains pessimistes. De plus, l’Europe est en pointe dans la réflexion éthique mais aussi pratique notamment à travers l’European AI Alliance, un forum engagé dans une discussion large sur tous les aspects du développement de l’intelligence artificielle et de ses impacts.

La recherche de longévité

Les recherches européennes et des Etats-membres dans le domaines du cancer et des maladies neurodégénératives sont nombreuses, performantes et souvent financées publiquement. Le seul aspect qui manque encore dans les institutions publiques, c’est la prise de conscience de l’universalité du mécanisme de vieillissement et de la nécessité de le combattre. Cette prise de conscience est encore limitée à certaines organisations privées principalement aux Etats-Unis.

Un des avantages d’une prise de conscience rapide serait que les connaissances acquises pour une vie beaucoup plus longue en bonne santé seraient plus collectives, plus accessibles à tous plus rapidement, européens ou non-européens. La situation actuelle en Europe n’a probablement jamais été aussi propice pour cela qu’aujourd’hui.


Les bonnes nouvelles du mois : Avancée dans la compréhension de la régénération. Création d’une académie internationale pour les recherches de longévité.


Des chercheurs de Harvard ont découvert le processus génétique qui contrôle le mécanisme de régénération de vers marins capables de faire « repousser » jusqu’à la moitié de leur corps. La compréhension de ces mécanismes est une des pistes fondamentales pour la médecine régénératrice humaine des années et décennies à venir.

L’Academy for Health & Lifespan Research a été créée en février 2019. Elle accueille certains des plus prestigieux chercheurs dans le domaine de la longévité.  L’académie vise, notamment par l’organisation de conférences, à sensibiliser le grand public aux progrès de la recherche et à encourager des investissements publics et privés accrus dans la recherche sur l’espérance de vie et la longévité en santé partout dans le monde.


Pour en savoir plus:

Les télomères. La mort de la mort. Février 2019. N° 119.

Dépasser les limites connues de notre biologie pour prolonger la vie jusqu’à des extrêmes encore inatteignables est un rêve peut-être aussi vieux que l’humanité, mais nous disposons pour la première fois aujourd’hui d’outils adaptés pour le réaliser dans un proche futur. Les gènes et la longévité. Les défis de la science (publication du journal Le Monde). Page 11. 2018.


Thème du mois. Les limites de divisions cellulaires, cause ou effet du vieillissement ?


Aux extrémités de nos chromosomes, il y a une partie « non codante », n’ayant pas d’utilité directe connue, il s’agit des télomères. A chaque division cellulaire normale, une partie de ce télomère disparait. Lorsque le nombre de divisions a été important, l’ensemble de cette zone non codante a disparu et la cellule ne peut plus se diviser correctement. La limite du nombre de divisions (une cinquantaine pour une cellule humaine ordinaire) est appelée « limite de Hayflick« , du nom d’un biogérontologue qui découvrit ce mécanisme en 1965.


Cette limite ne concerne pas toutes les cellules. Les cellules-souches y échappent, mais aussi, malheureusement des cellules cancéreuses. Ainsi, les cellules d’Henrietta Lacks, décédée en 1951 d’un cancer foudroyant sont utilisées dans des milliers de laboratoires et se reproduisent toujours, presque 70 ans après sa mort, sans limitation.

Beaucoup ont vu dans la limite de division cellulaire la cause majeure du vieillissement. Lorsque les cellules ne peuvent plus se reproduire correctement, l’ensemble de l’organisme se dégrade petit à petit, inéluctablement. D’ailleurs, Leonard Hayflick lorsqu’il testa la limite des divisions cellulaires, s’était aperçu que les cellules des personnes plus âgées se divisaient moins souvent.

Des animaux qui ont des télomères qui se conservent plus longtemps ont une durée de vie plus longue (par exemple chez les chiens ou les oiseaux). De même, il y a une corrélation entre longueur de télomères et espérance de vie chez les humains.

Dans le cadre de cette explication du vieillissement, il y a une bonne nouvelle. La longueur des télomères peut être influencée de diverses manières. Ainsi, la télomérase est une enzyme qui, lors de la division cellulaire, permet le maintien de la longueur du chromosome en ajoutant une structure spécifique à chaque extrémité Certaines sociétés vendent des produits contenant de la télomérase, censé favoriser une vie plus longue.

La personne la plus célèbre parmi les expérimentateurs dans le domaine de la longévité, Liz Parrish a effectué en 2015 une thérapie génique. Le gène de la télomérase humaine (hTERT) qui régule à la hausse l’activité de l’enzyme télomérase a été injecté à plusieurs endroits pour faciliter sa dissémination dans tout le corps. Liz Parrish affirme que la longueur de ses télomères s’est considérablement allongée, ce qui établirait un rajeunissement biologique, pour cet aspect, de plus de vingt ans.

Malheureusement, les mécanismes du vieillissement sont un phénomène complexe. Un célèbre article scientifique intitulé « The Hallmarks of Aging » considère qu’il y a neuf causes principales du vieillissement. Aubrey de Grey de SENS en compte 7. Dans les deux théories, la question de la longueur des télomères ne concerne qu’une partie de ces causes. Il est donc très peu probable que l’allongement des télomères ait un effet fondamental en matière de longévité.

Mais même un effet positif qui ne ferait gagner « que » quelques années de vie est assez incertain. Il en va de la longueur des télomères comme de bien des aspects liés au vieillissement. Le sens de la causalité n’est pas certain. Ainsi, la décoloration des cheveux et les rides sont des conséquences et non des causes de la diminution des capacités dues à l’âge. Trouver un moyen de conserver la longueur des télomères pourrait donc être sans conséquence importante sur les autres aspects de la sénescence.

De plus, un des aspects principaux du vieillissement, c’est la dégradation neurologique (maladie d’Alzheimer notamment). Or, les neurones se divisent très peu ou pas.

Enfin, pour certain des partisans des théories des 7 ou 9 origines de la sénescence, ces causes forment un ensemble interdépendant et s’attaquer à l’une ou l’autre cause sans attaquer les autres sera sans réel effet. Un peu comme une voiture ne peut fonctionner si un seul élément ne fonctionne pas (une voiture ne roule pas sans essence, sans pneus, sans transmission,…), un corps humain ne peut fonctionner dans la durée que si une solution est trouvée pour toutes les causes.

Il est certain que beaucoup, voire tous les aspects de la sénescence, sont étroitement liés. Il est certain aussi que, pour ce qui concerne la durée de vie maximale, nous ne progressons plus ces dernières années malgré tous les progrès médicaux. Il est donc quasiment certain que les recherches à venir seront multidisciplinaires et complexes. Elles seront donc passionnantes d’un point de vue intellectuel et scientifique, outre leur immense utilité potentielle.


La bonne nouvelle du mois : encore un fonds pour la longévité


Un nouveau fonds pour investir dans les entreprises qui travaillent dans le domaine du vieillissement a récemment été lancé, le Longevity Vision Fund, un fonds de 100 millions de dollars. Selon Fight Aging, d’après ce qui a été dit et ce qui a été présenté à la conférence Longevity Leaders à Londres du 4 février 2019, il semble bien que les directeurs du Longevity Vision Fund souhaitent suivre les traces de Juvenescence, en se concentrant initialement sur la découverte de petites molécules pharmaceutiques.


Pour en savoir plus:

photo : un chromosome et ses télomères

¿ Viva la muerte ? La mort de la mort. Janvier 2019. N° 118.

Ludovic Mercier, journaliste : Dans une chanson, Freddie Mercury chantait « Qui veut vivre pour toujours ?« 
Aubrey de Grey. On peut se poser la question ! C’est comme demander à la cantonade : “Qui veut un million d’euros ?”. Tout le monde le veut mais personne n’ose répondre. Les gens aiment rendre cela trivial, car ça leur permet de ne pas s’investir émotionnellement. Comme la fenêtre de temps pour ce genre de recherches est très incertaine, comme pour toute technologie pionnière, ils mettent cela à distance. Mais au fond, personne ne veut développer un Alzheimer. Personne ne veut que quelqu’un d’autre développe un Alzheimer. Et tout le monde voudrait qu’il y ait un remède. Je crois que ça vous donne la réponse à la question. Nice-Matin, 18 décembre 2018.


Thème du mois : mortalisme, thanatophilie, dolorisme


De quoi s’agit-il ?

Jamais au grand jamais, pour l’immense majorité des humains et à l’égard de la grande majorité des humains, nous ne souhaiterons la mort d’une autre personne.

Si nous apercevons une personne en danger de mort et que nous sommes seuls à pouvoir agir, la plupart des femmes et les hommes tenteront de la sauver même s’il y a un petit risque pour sa propre vie, même si c’est quelqu’un que l’on n’a jamais rencontré et même si c’est quelqu’un que nous n’aimons pas.

Le droit à la vie humaine est instinctivement sacré, dépassant tous les autres droits et nos agissements, dans ces cas-là, sont instinctifs.

Mais même si notre acte était raisonné, si nous étions avertis « Dans 10 minutes, vous allez être confronté à une situation où une personne est en danger de mort », nous agirions de même sauf que nous hésiterions probablement plus à risquer notre vie.

De même si l’annonce précisait: « Vous verrez une dame âgée de 80 ans qui tombera à l’eau », peu d’entre nous se diraient « 80 ans, c’est bien assez, il faut faire de la place pour ses petits-enfants. D’ailleurs cette dame n’a plus rien à apporter à la société. Qu’elle se noie ! ».

Cependant, ce type d’argument est utilisé abondamment par les opposants à la longévité pour expliquer pourquoi les personnes âgées considérées collectivement, abstraitement, ne doivent pas vivre plus longtemps.

Il ne s’agit pas dans cette lettre de s’étendre sur la validité des arguments, mais de comprendre pourquoi des citoyens, très respectueux des citoyens âgés individuellement, ne souhaitent pas les sauver collectivement.

Un mort, c’est un drame, un million de morts, une statistique.

Cette expression attribuée à Joseph Staline est la première dimension du paradoxe.

Durant presque toute l’histoire de l’humanité, nous avons vécu en groupes de petite taille. La solidarité s’y exprimait surtout par rapport à des personnes que nous côtoyions tous les jours. Ensuite, depuis qu’existent les civilisations, les échanges se sont élargis, mais les solidarités continuaient à s’exprimer, principalement avec des personnes avec qui nous étions en contact direct. Plus récemment, les solidarités se sont encore étendues vis-vis de personnes qui nous sont étrangères, mais avec des éléments d’identification. Les victimes d’un tremblement de terre ou d’une autre catastrophe naturelle peuvent être lointaines, mais des photos ou des films les rendent identifiables et le caractère exceptionnel nous mobilise.

Par contre, des causes de souffrance ou de mortalité qui existent depuis longtemps, sont moins mobilisatrices, que ce soit des maladies comme la malaria ou les affections liées au vieillissement.

Un mort identifiable, c’est un drame, un mort inconnu, c’est un simple concept.

Lorsque des technologies nouvelles permettent de sauver des vies, nous ne savons généralement pas d’avance quelles seront les personnes sauvées. Les vies épargnées le sont, de manière abstraite. De plus, les résultats des recherches n’apparaissent pas rapidement. Les découvertes médicales de demain ne donnent souvent des résultats qu’après-demain. Enfin, les décès suite au vieillissement sont un mécanisme lent, progressif, universel et aujourd’hui encore inéluctable.

Une expression parfois entendue pour parler de la mobilisation médiatique par rapport à des décès et donc par rapport à l’énergie mise pour les éviter est la loi du mort-kilomètre. Plus un décès est proche, plus il est médiatisé. En réalité, ce qui joue plus encore, c’est la capacité à créer de l’émotion. Les néerlandophones utilisent un mot spécifique aibaarheidsfactor qui pourrait être traduit par facteur de sympathie (« caressabillité »). Plus une personne en danger de mort est « photogénique », plus nous nous en préoccupons, jusqu’à l’absurde et au malsain (un enfant tombé dans un puits mobilisant des dizaines de caméras et des millions de personnes ne pouvant en rien l’aider). Inversément, moins la personne est “photogénique”, plus son risque de décès est banal, moins la mobilisation sera importante.

Les progrès médicaux sont incertains

Pour revenir à l’exemple individuel donné dans cette lettre, si nous nous trouvions devant une personne en danger de mort, mais sans certitude de pouvoir la sauver, nous tenterions quand même de la sauver, probablement avec plus d’énergie que si cela avait été une certitude.

Par contre, lorsqu’il s’agit de sauver des personnes indéterminées sans avoir de certitude, l’énergie est moindre.

Dolorisme

Le dolorisme concerne celles et ceux qui se complaisent dans leur douleur, qui y trouvent plaisir et justification. Tout dolorisme n’est pas lié à la mort et des progrès médicaux ont eu lieu dans l’atténuation des souffrances, mais la dimension d’une sorte « d’accomplissement » par une fin douloureuse reste forte.

Des milliers de pages ont été écrites par tous ceux qui considèrent que la mort en général et la mort par vieillissement en particulier est ce qui donne du sel à la vie. Il faut remarquer que, chez la plupart des croyants, ce point de vue de la beauté d’une vie courte et douloureuse est assorti d’un immense paradoxe puisque, après la mort, il y a une vie éternelle et souvent paradisiaque (chrétiens, musulmans, juifs) ou un retour à des cycles qui peuvent être innombrables et extrêmement longs (bouddhistes, hindouistes).

Comme déjà écrit, sauf dans de très rares cas, ce raisonnement est d’abord un raisonnement collectif. Presque personne ne prétend souhaiter la mort de ses parents ou de ses proches. C’est également un raisonnement affecté d’un biais de statu quo. Presque personne ne prétend que la vie serait meilleure si elle était plus courte, aussi courte que ce qu’elle était il y a deux siècles, par exemple. Par contre, beaucoup s’opposent à allonger la vie « démesurément ».

Mortalisme et thanatophilie

Pour désigner ceux qui souhaitent que la vie ne soit pas (trop) allongée par les progrès médicaux; les anglophones longévitistes utilisent généralement le terme Deathism qui peut être traduit par mortalisme. Il s’agit de l’acceptation de la mort (par vieillissement) qui n’est pas seulement perçue comme inévitable, mais aussi comme nécessaire, un moment désagréable à passer mais dont le bénéfice existe.

Le terme thanatophilie peut aussi être utilisé dans un sens qui met plus l’accent sur le désir de mort. Ceux qui estiment la mort nécessaire diront cependant généralement qu’ils s’agit d’un évèmement utile, mais pas désirable en soi.

Théorie de la gestion de la terreur – Mortality salience

En fait, il est envisageable que la raison profonde qui pousse à être mortaliste, c’est que nous n’avons, aujourd’hui, pas le choix. Si nous échappons aux autres causes de mortalité (qui deviennent de plus en plus rares), nous mourrons de vieillesse. Mourir de vieillesse est un sort insoutenable et inévitable. Le soleil et la mort ne peuvent se regarder en face (La Rochefoucauld). Donc, en même temps, nous tentons d’oublier notre sort final et nous tentons de le transformer en quelque chose de positif. Attention, ce processus est inconscient. Lorsque nous commençons à nous en rendre compte, son impact diminue. Ce phénomène, abordé dans une lettre de 2010, est appelé Théorie de la gestion de la terreur ou encore Mortality salience.

C’est nécessaire à notre équilibre psychologique que nous sachions vivre avec l’inéluctable. Mais aujourd’hui, alors que nous progressons dans la lutte contre les maladies liées au vieillissement, être apologétique de la mort de vieillesse et des douleurs causées par la sénescence peut avoir pour effet de ralentir les recherches contre le vieillissement.

Conclusion

Si vous lisez cette lettre durant une journée de 2019, au cours des dernières 24 heures, environ 110.000 personnes sont mortes de maladies liées au vieillissement. Elles sont souvent décédées dans des conditions que vous n’imposeriez pas à votre pire ennemi si vous en aviez la possibilité.

Si vous lisez cette lettre quelques décennies après 2019, peut-être que le vieillissement a rejoint la peste, le choléra, les famines, dans le grand concert des souffrances devenues de plus en plus rares.

Le théologien Reinhold Niebuhr, dans sa Prière de la Sérénité, demandait la grâce d’accepter les choses qui ne peuvent être changées, (d’avoir) le courage de changer celles qui devraient l’être, et la sagesse de les distinguer l’une de l’autre.

Les progrès technologiques vertigineux rendent ces distinctions plus complexes. Il faut accepter avec sérénité la situation d’aujourd’hui, et tenter de la changer demain. Une mobilisation médiatique et psychologique entraînant des progrès scientifiques, environnementaux, d’hygiène, d’investissements sociaux,… pourrait permettre à des millions de femmes et d’hommes âgés de vivre mieux et plus longtemps dans un avenir pas si lointain. Peut-être même  pourrons-nous mieux accepter les souffrances d’aujourd’hui en sachant que demain nous les subirons moins.


La bonne nouvelle du mois : Plus de moyens financiers pour les recherches pour la longévité


Comme l’indique l’excellent périodique en ligne Fight Aging, de plus en plus d’argent est investi dans des entreprises de biotechnologie dans le domaine de la science de la longévité.

Il y a des fonds de capital-risque traditionnels, comme le Longevity Fund, des fonds technologiques comme Kizoo Technology Ventures et Felicis Ventures, il existe aussi des sociétés de capital-investissement et de développement commercial (private equity / business development companies) comme Juvenescence et Life Biosciences.

Ce sont des centaines de millions de dollars et d’euros qui sont investis dans des buts lucratifs, mais aussi pour des progrès de santé potentiellement utiles à tous, surtout si les pouvoirs publics se mettent également à investir pour notre avenir, celui de nos enfants, voire celui de nos parents.


Pour en savoir plus:

 

 

Quand la vie suspend son vol. La mort de la mort. Décembre 2018. N° 117.

La mort des individus est la façon dont les espèces s’adaptent aux changements de l’environnement, grâce à la sélection naturelle. Lorsque l’humanité aura totalement pris en charge son environnement, la mort n’aura plus les mêmes raisons d’être. À cause de l’effet Baldwin, la sélection naturelle continuera encore à agir sur les gènes. Elle favorisera la longévité. Celle-ci continuera donc à augmenter régulièrement. Extrait de « thermodynamique de l’évolution » de François Roddier.


Thème du mois :  dormances, hibernations … et autres vies naturellement au ralenti


Les organismes cellulaires vivent, se reproduisent et meurent depuis des centaines de millions d’années. Des centaines de millions de cycles de vie se sont succédé. La vie, telle que nous la concevons de manière intuitive est un ensemble de mécanismes complexes par lesquels chaque entité conserve son intégrité, maintient son métabolisme,  moyennant des échanges multiples et abondants avec le monde extérieur.

Mais chez de nombreuses espèces vivantes, dans certaines circonstances, la vie « suspend son vol ». Autrement dit, le métabolisme se ralentit considérablement.

Cette lettre détaillera les principales catégories de vies « naturelles » au ralenti, à l’exception du sommeil. Ce mode fascinant de vie au ralenti que nous expérimentons chaque nuit a été abordé dans une lettre de janvier 2016.

Hibernation et dormances

L’hibernation est le cas le plus connu de vie ralentie. Pendant la saison froide, certains mammifères, dont les marmottes ainsi qu’une espèce d’oiseau (l’engoulevent), se réfugient sous terre ou dans des anfractuosités et vivent avec un métabolisme extrêmement lent : température corporelle à un ou deux degrés, rythme cardiaque de quelques battements par minute …

En ce qui concerne les vertébrés poïkilothermes (à sang froid), un phénomène similaire est appelé brumation. La grenouille des bois peut même survivre partiellement gelée. Pour les insectes, le mécanisme similaire à l’hibernation est appelé diapause.

Enfin, comme chacun sait, de nombreuses plantes perdent leurs feuilles en hiver (ou à la saison sèche). Le terme technique est plante décidue et la période d’activité ralentie est appelée dormance.

Graines et semences

C’est une vie tellement « au ralenti » que nous ne le considérons généralement pas comme de la vie. Dans des circonstances ordinaires, pour les plantes vivant dans des zones connaissant différentes saisons, une graine va avoir un métabolisme quasiment inexistant durant la période défavorable à la croissance.

Le terme dormance est ici aussi utilisé. En temps ordinaire, la dormance ne dure que quelques mois et la plante « naît » à la belle saison. Mais si les conditions de germination ne sont pas réunies alors que les conditions de conservation sont bonnes, certaines graines peuvent rester fertiles durant des siècles et même des millénaires. Des graines d’un dattier retrouvées dans la forteresse de Massada en Israël ont germé après deux millénaires.

Spores

Une spore est une entité minuscule généralement constituée d’une seule cellule qui peut donner naissance à un organisme. De nombreuses algues, champignons, protozoaires et plantes produisent des spores.

Dans des conditions de conservation idéales, une spore peut produire un organisme après des milliers d’années. Il semble même que les spores de bactéries puissent se maintenir à l’intérieur de roches pendant des millions d’années. Le record serait de 240 millions d’années. Ceci n’est cependant pas certain. S’agissant de formes de vie dormante d’une extrême résistance, il se pourrait que les spores soient arrivées par « contamination » lors de l’examen des roches.

Vie souterraine

Selon une déclaration toute récente du Deep Carbon Observatory, une vie microbienne presque inanimée de « zombie » se maintient pendant des millénaires à une grande profondeur (jusque 2 kilomètres sous terre). La biomasse totale excéderait largement le poids des humains. Moins profond, dans le permafrost sibérien, des nématodes ont pu être « réanimés » après 40.000 années.

Mais cela n’est pas transposable à l’humain

Tout ceci nous rappelle combien les êtres vivants sont souvent plus résistants que les humains et combien la mort de vieillissement n’est pas un phénomène universel. L’étude des mécanismes de ces longévités ne nous donnera pas un mode d’emploi direct pour une vie humaine plus longue, mais peut nous éclairer pour nous permettre un jour plus de résilience.


La nouvelle du mois : Jeanne Calment a-t-elle vécu 122 ans ?


Le petit monde des spécialistes de la longévité extrême est agité par une controverse. Certains affirment que Jeanne Calment décédée en 1997 était un imposteur. Officiellement, sa fille Yvonne serait décédée à 35 ans quand Jeanne avait une soixantaine d’années mais certains pensent qu’en fait, il y a eu substitution de la mère et de la fille. La personne connue comme Jeanne Calment serait dans ce cas décédée peu avant d’avoir atteint 100 ans.

A l’appui de cette thèse :

  • Il n’y avait pas dans la famille Calment d’autres centenaires. Or, la dimension génétique est importante chez les supercentenaires.
  • L’âge supposé atteint par Jeanne Calment était et est toujours totalement atypique (plus de 2 ans de plus que la seconde personne ayant vécu le plus longtemps).
  • Jeanne Calment était riche et il y avait donc un avantage notamment pour éviter les droits de succession à cacher son décès. Jeanne Calment est aussi restée célèbre pour avoir conclu un contrat viager. Ce type de contrat est rare, mais s’expliquerait en cas de fausse déclaration.

Par contre :

  • Le cas de Jeanne Calment est abondamment documenté. En cas de fraude, au moins le mari de Jeanne Calment aurait dû être au courant de même presque certainement que d’autres membres de la famille et des proches.
  • Il apparait peu probable qu’Yvonne Calment, qui se serait fait passer pour Jeanne Calment, ait pu mentir (ou éventuellement après un temps se mentir à elle-même) durant plus de 60 ans sans erreur détectée malgré ses très nombreux contacts notamment avec des journalistes.
  • Celui qui devait recevoir les biens de Jeanne Calment à son décès aurait eu tout avantage à dénoncer la fraude car il aurait pu faire annuler le viager. Au décès de ce notaire, la veuve qui continuait à payer y aurait eu également avantage.

Donc, il y a de bonnes raisons de douter dans les deux cas. Il serait utile pour la science d’analyser l’ADN de la personne enterrée en 1997 (en comparant avec l’ADN de membres de la famille). Si Jeanne Calment a vécu 122 ans, nous aurons des éléments génétiques extrêmement utiles à déchiffrer et, si ce n’est pas le cas, nous saurons que les supercentenaires sont un phénomène encore plus rare que ce que nous pensons aujourd’hui.

Malheureusement, les recherches pour la longévité ne sont pas encore perçues comme suffisamment importantes. Il est plus aisé d’examiner l’ADN de familles royales que celui de présumés supercentenaires.


Pour en savoir plus :

 

Quelques perspectives sociales et culturelles de thérapies de rajeunissement. La mort de la mort. Novembre 2018. N° 116.

Faut-il augmenter l’homme ? Si c’est pour l’ensemble de l’humanité, moi je suis preneur. Mais dans le contexte actuel, on nous promet chez les transhumanistes que tout cela va arriver (vers) 2020 ou 2030. Mais entre aujourd’hui et les 10 ans qui viennent, nous sommes déjà au coeur de changements extrêmement rapides. Et la question de l’homme augmenté doit nous permettre, je l’espère en tout cas, par-delà ces grands progrès de la médecine et de la technologie qui sont indéniables, qui vont nous apporter énormément de choses. Je pense qu’effectivement ceci ne sera possible, l’homme augmenté, que si c’est dans le cadre d’une humanité augmentée. Pascal Picq, paléoanthropologue et écrivain, source Le Figaro (vidéo de l’intervention), 1er octobre 2018.


Thème du mois : Réjuvénation et société


Très souvent, ceux à qui on parle de longévité humaine imaginent un monde de vieillards décrépits et sans énergie. Or, la recherche scientifique relative au vieillissement vise à réduire et même à interrompre les processus de vieillissement.

Si nous y parvenons, les femmes et les hommes pourront donc vivre beaucoup plus longtemps dans l’état de santé qui était le leur au moment du début du traitement.

Ou plutôt, cela pourrait aller bien au-delà, les recherches de thérapies permettant d’interrompre le processus pourraient être poursuivies et permettre un rajeunissement, une décroissance de l’âge visible.

L’espoir du rajeunissement par l’intercession de puissances divines, notamment dans le mythe de la Fontaine de jouvence, est probablement presque aussi ancien que celui d’une vie sans vieillissement.

Depuis des siècles, les femmes et les hommes rêvent également de produits susceptibles de rendre la beauté et la vigueur de la jeunesse. Aujourd’hui comme hier, dans l’industrie cosmétique, des centaines de milliards d’euros, de dollars et de toutes les monnaies de la planète sont dépensées pour la recherche de produits et plus encore pour la publicité de ces produits améliorant l’aspect physique. Mais tous ces agents cosmétiques n’ont en principe qu’une efficacité … cosmétique.

Enfin, l’espoir né de recherches purement médicales est également ancien, depuis les greffes de testicules jusqu’aux cellules-souches. Cependant, malgré bien des tentatives prometteuses et encore plus d’annonces fracassantes, en cette année 2018, aucune substance, aucune thérapie, n’a un effet de réjuvénation avéré sur une longue durée pour les êtres humains (ni d’ailleurs pour aucun mammifère).

Mais l’impossible d’aujourd’hui pourrait devenir la banalité d’après-demain. En 1900, des milliers de tentatives pour faire voler des « plus lourds que l’air » étaient restées sans succès. Vingt ans plus tard, au sortir de la 1ère guerre mondiale, les avions avaient servi à des usages innombrables, du largage de bombes au transport de passagers et de la cartographie pacifique au repérage de cibles militaires.

Dans la suite de cette lettre, quelques enjeux et les conséquences sociales, politiques et culturelles potentielles de techniques de réjuvénation seront abordés.

Quel âge choisirions-nous ? Aspect physiologique.

La mortalité, et aussi dans une moindre mesure la morbidité, croissent avec l’âge et de manière exponentielle. L’âge physiologique le plus souhaitable de ce point de vue est d’environ 20 ans.

Dans un monde au vieillissement facultatif, il y aurait probablement quelques personnes originales ne prenant pas de thérapie réjuvénatrice. Par contre, logiquement, ceux souhaitant « dépasser la nature » iraient probablement jusqu’à l’âge physiologique idéal et ne s’arrêteraient pas en chemin. Pour faire un parallèle avec la situation actuelle, il y a quelques (très rares) personnes ne cuisant pas leurs aliments ou n’utilisant pas de téléphones mobiles. Plus rares encore sont ceux qui cuisent leurs aliments à moitié ou utilisent un téléphone portable un jour sur deux.

Quel âge choisirions-nous ? Aspect esthétique.

Jamais nous n’avons encore pu « découpler » l’avancée en âge qui permet plus d’expérience et l’avancée en âge qui provoque la détérioration, puis la mort de tout être humain après au maximum 122 ans. L’écoulement du temps pour acquérir de l’expérience est bien sûr positive. Un célèbre proverbe africain dit qu’un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.

Il est donc envisageable que les femmes et les hommes du futur préféreront avoir une apparence physique d’une personne d’âge mûr plutôt que d’une personne jeune. Cependant, il se pourrait aussi que l’âge soit marqué par d’autres signes que ceux du corps, l’apparence vestimentaire par exemple. D’ailleurs, actuellement, les différences d’apparence physique entre l’âge de 25 – 30 ans et 45 – 60 ans tendent à s’amenuiser grâce aux progrès globaux en matière de santé publique (médecine, alimentation, hygiène de vie, …).

Les parents et grands-parents ressemblant physiquement aux enfants : est-ce que cela serait déconcertant ?

Certains pourraient regretter le « bon vieux temps » où les plus de 75 ans étaient si différents physiquement. Ils seraient privés du « beau spectacle naturel » de la dégradation progressive.

Théoriquement, nous pourrions également craindre une société d’humains « parfaitement jeunes et beaux », uniformes, fades et interchangeables.

Mais une uniformité forte est improbable. Tant par les caractéristiques physiques que par les vêtements, sans parler de la personnalité, il serait logique que les citoyens marquent leur environnement socio-culturel, lequel comprend bien sûr entre autres la période durant laquelle nous avons grandi. Pour imaginer ce qui pourrait se passer, le film de science-fiction intitulé « Time Out » est intéressant. Dans ce film, les citoyens vivent une éternelle jeunesse physiologique (mais meurent si une horloge informatique l’ordonne). Pour le reste, la société est composée, comme aujourd’hui, de familles « nucléaires » (père, mère, enfants). Assez vite le spectateur « ressent » clairement qui sont les enfants et qui sont les parents alors que tous sont physiologiquement jeunes. Autrement dit, une société peut marquer aisément l’âge de ses citoyens sans que l’apparence physiologique ne soit nécessaire.

Il serait aussi envisageable que certains passent par des phases d’apparence physique différente, plus âgées puis plus jeunes ou l’inverse.

Changements rapides ou changements brusques ?

D’abord, il faut faire une remarque de pure logique. Quoi qu’il arrive, personne n’aura plus de 200 ans avant l’an 2100. C’est une évidence, mais qui échappe souvent à ceux qui s’inquiètent d’un caractère possiblement « bouleversant » de thérapies de réjuvénation. En effet, la personne la plus âgée au monde a 115 ans aujourd’hui et elle ne pourra, quoi qu’il arrive, atteindre 200 ans qu’en l’an 2103. Même si demain, une thérapie parfaitement efficace était découverte, il faudrait des décennies avant qu’un nombre important de citoyens vivent plus de 122 ans (la durée maximale de vie jamais atteinte aujourd’hui).

Parallèlement, si des thérapies permettent le rajeunissement, elles ne permettraient probablement que des modifications progressives. Et même si c’était techniquement possible de changer son apparence du jour au lendemain, il est probable que la majorité des citoyens préféreraient, pour eux-mêmes, des modifications progressives.

Rajeunissement obligatoire ou rajeunissement facultatif ?

Ceux qui s’opposent aux recherches en matière de longévité déclarent souvent que cesser de vieillir et de mourir de vieillesse est impossible (ils ont raison) et restera toujours impossible (ils pourraient bien avoir tort, mais seul l’avenir le dira). Cette affirmation est souvent complétée d’une déclaration un peu contradictoire de type « Je veux continuer à choisir de vieillir ».

Ce type de déclaration est illogique à deux niveaux.

D’abord, à ce jour, personne ne choisit de vieillir ou de ne pas vieillir. Nous ne pouvons pas plus choisir de vieillir qu’une pierre qui serait douée de conscience  ne pourrait « choisir » de tomber.

Ensuite, et surtout, si des thérapies de rajeunissement voient le jour, elles ne seront pas plus obligatoires qu’il n’est aujourd’hui obligatoire de suivre un traitement lorsque nous sommes atteints d’une maladie. Au départ, peu de gens suivraient les thérapies. Puis le mouvement s’étendrait. Les thérapies de rajeunissement se généralisant, le droit fondamental à une vie en bonne santé devrait apparaître comme de plus en plus important. La détérioration due à la vieillesse pourrait devenir aussi peu souhaitable demain que la peste et le choléra aujourd’hui.

Dans ce cas de figure, un vieillard qui meurt deviendrait un événement exceptionnel. Nous aurions presque tous plus de temps pour accroître nos savoirs, nos collaborations, nos capacités, pour enseigner et coopérer avec les plus jeunes « chronologiquement ». Nous aurions aussi plus de temps pour veiller à ce que toute la planète soit un environnement durable pouvant permettre une vie longue. La vie deviendrait aussi un bien de plus en plus précieux, car nos horizons temporels s’étendraient.

En même temps, il serait aussi important, en termes démocratiques et pluralistes, de laisser ceux qui le souhaitent continuer à vieillir à l’instar des Amish des États-Unis qui n’utilisent pas certaines technologies.

Eternellement jeune, un ennui mortel ou un champ d’exploration plus large que jamais ?

Des millions d’hommes désirent ardemment l’immortalité alors qu’ils ne savent pas quoi faire un dimanche après-midi pluvieux écrivait la romancière britannique Suzan Ertz.

Il n’est pas impossible qu’un jour la longévité soit ennuyante et que certains donc décident de vieillir à nouveau. Mais en fait l’ennui touche autant, sinon plus les jeunes qui n’ont que « quelques années au compteur ». Les personnes âgées s’ennuient souvent moins, bien que leurs capacités physiques et leurs activités aillent en diminuant. Le goût de la vie serait plus grand encore si les personnes avançant en âge bénéficiaient de traitements de rajeunissement.

Un monde de femmes et d’hommes choisissant leur âge biologique ne rendrait cependant pas le monde parfait. Cela serait un monde à améliorer avec des défis environnementaux, technologiques, sociaux et culturels. Cela serait aussi un monde où nous pourrions nous « déhâter », prendre le temps, consommer moins frénétiquement, être moins en compétition et collaborer davantage les uns avec les autres.


La bonne nouvelle du mois : l’Eurosymposium on Heathy Ageing a été un succès


Du 8 au 10 novembre, une centaine de chercheurs et d’activistes des recherches pour une vie en bonne santé beaucoup plus longue se sont réunis au centre de Bruxelles. Cela a été l’occasion d’échanges scientifiques de haut niveau, mais aussi de discussions à propos de perspectives financières (comment trouver des moyens budgétaires pour les recherches les plus prometteuses) et même de perspectives politiques.

Il se pourrait notamment qu’aux élections européennes de mai 2019, il y ait des candidats « pro-longévité ».


Pour en savoir plus :

  • Photos : Antonin Kovar à 25 et 102 ans