Le temps contracté. La mort de la mort. Août 2016. N° 89.

Nous sommes dans une civilisation où le développement de l’individu est extrêmement lent – l’enfance comme l’adolescence semblent se prolonger sans fin. Ce n’est qu’au terme de nombreuses années qu’on arrive à se connaître soi-même, à force d’erreurs maintes fois répétées, de corrections, de révélations sur ce qu’on est. Mais lorsqu’on est en situation de tirer un enseignement de ce parcours chaotique, on est déjà presque un vieillard ! Ce serait sans aucun doute un progrès considérable pour l’humanité de pouvoir vivre « jeune » pendant cent ou cent cinquante ans: on disposerait du temps suffisant pour engranger des expériences et en tirer un art de vivre – ce dont nos contemporains manquent cruellement.

L’homme et la mort – Edgar Morin. Source: Article d’Ouverture, « La mort et l’immortalité, Encyclopédie des savoirs et des croyances », 2004


Thème du mois : Le temps modifié


Ô temps suspends ton vol!

Et vous, heures propices,
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours

écrivait Lamartine dans le poème « Le Lac » en 1820.


Nous savons que la perception du temps qui passe est un mécanisme complexe. Ainsi, durant le sommeil, une durée de plusieurs heures peut sembler ne représenter que quelques instants. Nous ignorons d’ailleurs généralement totalement, si le réveil est spontané et dans l’obscurité, à quelle heure nous nous réveillons.


Il est bien connu également que, dans certaines circonstances, nous avons l’impression que le temps passe plus vite ou au contraire ralentit.


Le futur d’un temps subjectif plus long, approches modérées


De manière générale, lorsque des personnes sont invitées à mesurer le temps qui passe sans l’aide d’instrument de mesure, les personnes plus âgées auront tendance à sous-estimer le temps passé. Autrement dit, pour les personnes âgées, une minute, une heure, une journée, une année semblent se passer plus rapidement.

Une explication de ce phénomène est que les personnes les plus jeunes accumulent plus d’expériences nouvelles (on ne mange sa première fraise qu’une fois), ce surplus de découvertes donnant une impression de temps plus long parce qu’il est plus intense.


Par ailleurs, généralement, nous dirons que le « temps passe plus vite » lorsque la période est agréable et, inversément, que nous trouvons le « temps long » lorsque les occupations sont ennuyeuses.


Un exemple encore plus fort de temps allongé est celui de personnes qui disent avoir vu leur vie défiler alors qu’elles pensaient qu’elles allaient mourir. Cependant, est-ce réellement le temps qui est subjectivement plus long ou bien les souvenirs qui sont reconstruits a posteriori, il n’est pas possible de le savoir actuellement.


Mais il y a d’autres moyens subjectifs plus positifs « d’allonger le temps » que de se faire souffrir! Si l’intensité des émotions, des sensations, qu’elles soient agréables ou pas, est plus forte, alors le temps passe moins vite. C’est ainsi que, lorsque nous regardons un spectacle passionnant, nous sommes « suspendus » au spectacle. L’action se passe parfois comme au ralenti, le temps passe moins vite.


Globalement, le temps nous apparaît donc plus long lorsqu’il a été vécu avec plus de variété. Une raison de plus pour vivre une vie intéressante et diverse. A moins que vous ne préfériez allonger le temps long en vous ennuyant… à mourir.


Le futur d’un temps subjectif plus long : approches hypothétiques


Un certain nombre de drogues notamment le LSD ont un effet sur la perception de la durée du temps. Ces effets sont cependant surtout temporaires et ces drogues ont – bien sûr – des effets secondaires non négligeables.


Des chercheurs ont envisagé un futur dystopique dans lequel il serait possible, grâce à des drogues, « d’enfermer » des êtres conscients pour un temps presque infini. C’est étrange combien certaines personnes ont la capacité à imaginer, pour tout progrès technologique, un futur désagréable et cela dans des cas très spécifiques avant même d’envisager de possibles avantages.


Pour avoir une vie subjective plus longue, théoriquement, nous pourrions également envisager de renoncer au sommeil. Le phénomène étrange et complexe qu’est cette perte quotidienne de conscience, et donc de perception de l’écoulement du temps, a été approché dans une lettre mensuelle de janvier 2016.


La durée moyenne de sommeil est moindre qu’autrefois notamment parce qu’aujourd’hui, l’éclairage artificiel permet d’avoir des activités la nuit presque sans limitation. Nous pouvons donc vivre avec un peu moins de sommeil. Par contre, un rythme de sommeil nettement moindre est néfaste pour la santé, pour notre équilibre physiologique et plus encore pour notre équilibre psychologique. Une suppression du sommeil pour avoir plus de temps conscient n’est absolument pas envisageable à court ou à moyen terme. Le sommeil est indispensable aux processus neurologiques et, tout simplement, à notre vie.


Ici, nous passons maintenant à des hypothèses beaucoup plus hypothétiques. Pourrions-nous un jour contracter notre perception du temps, avoir une perception du temps qui passe plus longue et donc avoir l’impression de vivre plus longtemps?


Pour ce qui concerne le fonctionnement du cerveau, cela signifierait accélérer la vitesse des processus neuronaux. Cela n’est pas envisageable dans un avenir prévisible et cela l’est d’autant moins que nos processus mentaux sont adaptés aux autres rythmes biologiques et que ces rythmes biologiques sont, à leur tour, adaptés à l’environnement extérieur.


Nous avons décrit, dans une lettre de mai 2016, les conceptions de « téléchargement de l’esprit ». C’est actuellement totalement hypothétique mais il est imaginable, dans un futur assez lointain, que nous soyons capables de reproduire nos cerveaux sur un support informatique.


Dans cette vision vertigineuse, qui nécessite notamment que le transfert de conscience soit possible et que les ressources en puissance informatique soient énormes et stables, une des possibilités ouvertes serait un écoulement différent du temps. Une minute de temps réel pourrait correspondre à un temps subjectif informatique d’une heure ou au contraire de quelques secondes.


Le temps subjectif pourrait s’étendre de manière presque infinie. Dans cette hypothèse, lointaine, étrange, hypothétique et qui peut faire peur, si la simulation informatique de la réalité est (presque) parfaite, les citoyens du temps contracté pourraient dire, à l’instar de Nino Ferrer dans un rêve devenu réalité:On dirait le Sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d’un million d’années
Et toujours en été

La bonne nouvelle du mois : Festival pour la longévité à San Diego (Etats-Unis)


Le RAAD Festival s’est déroulé du 4 au 7 août. Cet événement rassemblait des longévitistes venus de tous les horizons. Du célèbre biogérontologue Aubrey de Grey et d’Alex Zhavoronkov, dirigeant d’Insilico Medicine au chercheur, futurologue et directeur de l’ingénierie de Google Ray Kurzweil et au spécialiste de l’intelligence artificielle Ben Goertzel, des fondateurs du transhumanisme comme Max More et Natasha Vita-More au candidat « symbolique » présidentiel Zoltan Istvan qui veut faire de la longévité LA priorité des Etats-Unis et d’ailleurs, tous défendaient l’objectif d’une vie en bonne santé beaucoup plus longue pour celles et ceux qui le souhaitent.


Ce festival annonce que la révolution contre le vieillissement et la mort démarre avec vous. Sachez que cette révolution est déjà en marche: elle reçoit le soutien d’un nombre croissant de scientifiques, de mécènes, d’industriels et de citoyens ordinaires. Elle devra trouver le moyen d’apaiser la peur, tenace chez certains, de la longévité, de la vie, d’un futur « trop beau pour être vrai”. Cela ne sera pas nécessairement facile mais c’est négligeable par rapport à l‘enjeu fondamental de santé publique, de bien-être individuel et collectif et de résilience que représente l’allongement de la vie en bonne santé.

Pour en savoir plus :

 

 

 

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